Fenêtre sur le pays

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Zaldo
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La Byzantine (8).
9 mai 2042,

Teodora se trouvait maintenant depuis deux mois au château de Meltorfahamarr, vivant parmi le clan royal, les servants, les paysans, les gardes et l'ensemble des gens gravitant autour. Elle s'y sentait en sécurité, convenablement traitée et même bien intégrée ! Pour se faire, la Valdaque y mit du sien : outre d'apprendre le moyen Forlǫger [dialecte parlé localement], elle prêta également main forte lors des différents travaux. Ainsi, elle assista aux vêlages [mises à bas des veaux], tondit les moutons, aida aux cuisines, alla cueillir des herbes et garda même les enfants royaux, en particulier le petit Óláfr qui n'avait qu'un an. La Byzantine observa aussi Marie et en apprit beaucoup sur le pouvoir, la coutume, la féodalité, les intrigues et la guerre. A ses yeux, la Reine constituait un modèle, sa dévotion l'impressionnait : elle guerroyait TOUS LES JOURS (secours, expéditions, escarmouches...), tenait des audiences publiques du matin au soir (y entendant souvent des sujets plus que triviaux), recevait quantité de menaces, intriguait constamment, etc. Et malgré les vicissitudes, elle tenait bon et parvenait à renforcer sa position au sein du chaos et de l'incertitude. Teodora espérait lui ressembler le jour venu où, avec ses partisans, elle montera sur le trône des Basileus et rénovera l'Empire Roman. Sinon, durant son temps libre, la jeune femme s'entrainait avec son maitre d'arme personnel, finissant couverte de bleus et d'égratignures. En effet, Skarði ne la ménageait pas et lui collait rossée sur rossée. Elle en ressortait épuisée et meurtrie mais ne désespérait pas car après tout, on ne devenait pas guerrier ou guerrière sans s'en donner les moyens.

« Du sang romain coule toujours dans nos veines et je crois que la Valdaquie est la plus à même de reconstituer l'Empire du Seigneur sur Terre ». La Valdaque se remémorait parfois la missive qu'elle écrivit au Patriarche... et pour cause, la Dame croyait sincèrement à sa destinée et à l'instauration du règne de Jésus Christ par le Saint Empire romain. A l'époque, ses prétentions firent ricaner les désenchantés, les cyniques et les aryens aigris. Au Thorval, en revanche, ce dessein aurait été soutenu et aurait, plus généralement, fasciné la multitude. La vie était donc belle à Meltorfahamarr malgré la rudesse du château qui avait plus du trou à rats que du palais baroque. Heureuse, la Valdaque en oublia presque son arrivée rocambolesque, ses nombreuses péripéties, la trahison des chevaliers errants et la perte de Ginnheilagrbjǫð. Le fief ne l'intéressait d'ailleurs plus du tout.

Un jour, à la suite d'un Concilium, la Reine fit mander Teodora dans la Grand'salle. Le chancelier, l'intendant, le chapelain, les cousins, les chevaliers et les vassaux quittèrent tour à tour la pièce, si bien qu'il n'y resta bientôt plus que les deux femmes. Marie l'invita à s'assoir et à tout lui dire sur sa lignée, ses ambitions, ses doléances etc. La Byzantine ne se fit pas prier et révéla son vrai nom, Comnena-Ypsilantis, ainsi que sa glorieuse extraction remontant à la noblesse hellénique Constancienne. La dame de Ginnheilagrbjǫð était donc née dans le pourpre et surpassait n'importe qui au sein du royaume ! A coté, Marie passait presque pour une gueuse, du moins, pour un hobereau sans envergure... ! La Valdaque poursuivit et mentionna les diverses menaces de mort reçu des rois du Vestriland [Jernland] et de Valskheimr [terre des latins d'Orient], indiquant que ces derniers n'avaient surement pas renoncer à l'éliminer. La Reine tâcha alors de la rassurer et jura, sur l'honneur de son clan, de la protéger. La Byzantine sourit et lui rendit grâce, avant d'exposer avec clarté que le but de sa vie était de renouveler, en nom de Dieu, l'Empire en unissant l'Orient et l'Occident tombé en ruine. L’idéal sembla plaire à la Reine qui n'hésita pas à poser des questions sur l'imperium, les lois de succession, l'administration impériale, etc. Cela ne faisait d'ailleurs plus aucun doute : une alliance avec Teodora serait bonne et avantageuse, autant pour le clan que le royaume. C'est alors que les dames fixèrent ensemble les termes de l'entente. Ainsi, la Reine s'engageait à soutenir les revendications impériales de l'hellène Teodora Comnena-Ypsilantis au détriment des prétentions italiques. En échange cette dernière acceptait de se marier à Ásmundr Grímulfrsson Bróðiring, puiné et cousin germain de Marie. A ce titre, la Byzantine était même prête à confesser la Foi catholique en public, tout en conservant secrètement l'orthodoxie à titre privée. En revanche, aucune disposition ne furent prises pour marier la Reine à un prince hellène. Celle-ci allait donc demeurer veuve encore un temps. Et pour cause, elle vivait, depuis quelques temps, une idylle secrète avec Lofarr, un servant d'écurie...

En soirée, revenant de la chasse, Teodora rencontra Ásmundr, son promis :

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L'homme n'était pas rassurant, de son regard jusqu'aux fraiches cicatrices lui lacérant le visage. Toutefois, il dégageait une vigueur qui, paradoxalement, attira Teodora. Un véritable OURS...
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Le Thorval en un clin d’œil.
« Il faut pardonner à ses ennemis mais pas avant de les avoir pendus. » Proverbe thorvalois.

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Zaldo
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Les fils prodigues (3).
15 mai 2042,

Première partie au Kaiyuan ici.
Deuxième partie au Thorval ici.


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Le gibet de Borðmeiri
par temps clair, quoique nuageux.


Au cours de son déplacement dans les lieux de ban, c'est-à-dire là où le pouvoir bourgeois cédait sa place à l'autorité seigneuriale, Kriströðr Eilífring s'arrêta devant le gibet en bois situé à la périphérie du village de Borðmeiri. Il s'imagina soudain pourrir au bout de la corde et frissonna. En effet, sa plus grande hantise était de subir ce que ses ancêtres et de trop nombreux autres bourgeois subirent, c'est-à-dire la mort par pendaison ou par l'épée. C'est pourquoi, les Sept Fils de Miðgarðr s'étaient, en revenant d'exil du Kaiyuan, entendus pour une conspiration basée sur un long travail de fond, à la fois patient, subtil et silencieux. La bourgeoisie ne pouvait guère avoir de prétentions, revendiquer quoi que ce soit et encore moins triompher, sans au préalable enraciner ses valeurs dans le royaume. Cela, au détriment non seulement de l'esprit seigneurial mais aussi paysan. A ce titre, il fallait non pas abattre, mais infléchir certains points de doctrine du référent moral implacable du pays : l'Église !

Les coutumes permettaient-elles le prêt à intérêt ? ☩ NON ☩
Les coutumes distinguaient-elles l'intérêt de l'usure ? ☩ NON ☩
Les coutumes admettaient-elles que l'on puisse vendre un produit plus cher que son coût ? ☩ NON ☩
Les coutumes considéraient-elles la terre comme un bien qui pouvait être acheté ou vendu ? ☩ NON ☩

En étudiant ses rangs, Kriströðr remarqua que l’Église souffrait d'un lourd déséquilibre. En effet, des moines aux abbés-mitrés, l'immense majorité était d'extraction rurale, se formant au sein des écoles monastiques et abbatiales. La place des clercs citadins instruit à l'Université, potentiellement plus à mêmes de comprendre la cause, demeurait infime. Inverser la tendance serait mathématiquement très compliquée ou trop périlleux en intrigues. Pour faire évoluer la doctrine religieuse, inchangée depuis des lustres, il fallait donc s'en prendre à la partie rurale. A cet effet, les Sept Fils de Miðgarðr prévoyaient de devenir les grands bienfaiteurs des paroisses villageoises, ainsi que des institutions abbatiales et monastiques dispensant la théologie. Pavant ainsi la voie d'une influence discrète mais notable sur l'instruction des futurs clercs ruraux, tout en rendant chacun redevable de la générosité reçue.

Enfin, la conspiration visait aussi à se faire bien voir des laïcs, en particulier des seigneurs et des seigneuresses. Pour cela, les bourgeois entendaient leur accorder foule de dons et de legs, veillant à toujours se montrer humbles, généreux et à leur service. Méfiance dissipée, ils espéraient ensuite gagner de influence au point de devenir conseiller. La fille ainée de Kriströðr, Ágáta, était à ce titre appelée à jouer un rôle fatidique auprès de la Reine Marie qui, l'on estimait, se montrerait sans doute moins défiante à l'égard d'une femme, également jeune et au caractère similaire, que d'un homme potentiellement dangereux. Ainsi, en cherchant à pénétrer l'église et les cours seigneuriales, Kriströðr et ses paires comprirent une chose que leurs prédécesseurs ne surent assimiler : les forteresses se prenaient sous les fausses apparences, via des traitres logés à l'intérieur, et non pas par l'attaque, stratégie qui conduisit toujours vers de cuisants échecs.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Zaldo
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Le chevalier bourreau.
21 mai 2042,

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Appelé par son Jarl, Stígandr passa trois jours
au château d'Hæðstóll.


Les larges portes des murailles du donjon d'Ellriheimr s'ouvrirent et laissèrent passer le chevalier Stígandr. Il y fut accueillit par sa femme, la pieuse Svanbjǫrg, ainsi que par trois de ses quatre enfants, Uddvarr, Hiálmr et Vigdís. L'homme salua ensuite son neveu Ebbi, tout jeune chevalier, par une franche poignée d'avant-bras, avant de dire quelques mots aux autres du clan. Voyant la nuit tomber, le guerrier se débarrassa de son heaume, de son tabar, de son gorgerin, de sa cotte et de son gambison, ne gardant que l'épée à la ceinture. Il alla ensuite s'avachir dans la Grand'Salle où le crépitement des torches projetait de profondes ombres. Les derniers jours avaient été éprouvants et Stígandr n'était pas peu heureux de se retrouver entre ses murs, au même titre que de revoir les siens. Plus tôt dans la semaine, il s'était rendu au château d'Hæðstóll afin de servir son lige, Falgeirr Ier, en ébouillantant un faux-monnayeur. Contrairement à d'autres seigneurs, et même de seigneuresses, ce dernier n'exécutait pas personnellement les peines, au grand dam de ses vassaux.

La peine de mort demeurait au Thorval une sentence assez marginale. Les justices seigneuriales lui préféraient l'ordalie, l'amende, le châtiment (corporel) ou le bannissement. Dès lors, en l'an de Grâce 2041, seuls vingt condamnations capitales furent prononcées pour quinze mises à mort effectives (immédiatement ou dans la quinzaine suivant le jugement). Les cinq restantes furent annulées à la suite d'un signe surnaturel prouvant que Dieu s'opposait à la sentence. Une pluie torrentielle se mit par exemple à tomber à Fundinnvǫllr, ; une corde cassa à Ásjákgarðr, etc. Les méthodes d'exécutions variaient selon la région, allant de la décapitation à la pendaison, en passant par l’écartèlement, l'ébouillantage, l'empalement, la noyade et le bûcher. L'Aigle de sang ne s'utilisait, de son coté, que dans le cadre des affaires claniques "privées". Il consistait à ouvrir le dos du supplicié, à détacher ses côtes de la colonne vertébrale et à les déployer dehors, avec vue sur les poumons. Tout cela à vif ! Servant à venger la mort d'une mère ou d'un père, c'était le fils ou la fille du défunt parent de l'appliquer.

Ainsi, le rôle de bourreau n'était ni un métier, ni un office mais une mission occasionnelle. Bien des seigneurs réalisaient eux-mêmes leurs exécutions. Mais quand ce n'était pas le cas, ils confiaient la tâche à un paysan en guise de Corvée, à un vassal, à un garde, au dernier marié du château, au dernier réveillé le matin, etc. En ville (comme Valborg), la basse besogne revenait en principe au bourgmestre ou aux échevins. Toutefois, ils préféraient couardement en déléguer la responsabilité aux Bouchers, qui s'y attelaient à tour de rôle. Les crimes pouvant conduire à la mort allaient du parricide au matricide, jusqu'à la spéculation sur les grains et sans oublier le viol, le régicide et la contrefaçon. Enfin, il existait dans le royaume jusqu'à cent trente cinq Haut-Justiciers [seigneurs ayant le pouvoir de prononcer la peine capitale, notamment], témoignant à lui seul de toute l'ampleur du chaos féodal.
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Espoir marécageux.
30 mai 2042,

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Fondé au XIVe siècle, Mǫrðrmýrr comptait 103 habitants.


Mǫrðrmýrr était un village situé dans le pays marécageux de Rǫðulstjald. Construites à même le marais, les chaumières se trouvaient reliées entre elles par une série de pontons sommaires en bois. Les vapeurs qui se dégageaient, venant des transpirations de l'Enfer, viciaient l'air et offraient une odeur constamment nauséabonde. La vie y était difficile et les villageois y souffraient de fièvres intermittentes. En outre, c'était dans ces eaux que, d'après les légendes locales, Herkja, la servante d'Atli, fut noyée après avoir échoué, durant son ordalie, à récupérer une pierre sacrée au sein d'un chaudron bouillant. Depuis, son âme errait à la surface du marécage et hantait le pays par temps de brume sans pouvoir prononcer un mot, punit pour ses nombreuses calomnies, notamment celle où elle accusa Guðrún, la femme d'Atli, d'adultère avec le beau þjóðhrekur. Néanmoins, grâce à sa réputation abominable et aux difficultés d'accès, le village ne connut, autant que le reste du pays, plus aucune attaque ou pillage depuis au moins deux siècles. Pour autant, Rǫðulstjald n'était pas un lieu entièrement abandonné à la nature. En effet, les paysans y parquaient leurs bétails, y pêchaient le poisson des étangs, et y cueillaient les roseaux ainsi que la tourbe. Avec l'aide du monastère Sainct Knútr, venus exorciser la région au XVe siècle et chez lequel chacun aimait vénérer la sainte relique, les gens asséchèrent une partie des zones humides, et cultivaient le seigle sur les sols les mieux égouttés.

Rǫðulstjald avait quand même les caractéristiques d'une terre d'exil où beaucoup redoutaient d'être exilés. Loin des écoles-abbatiales, le pays était toutefois l'épicentre de travaux intellectuels modestes mais profonds. En effet, les moines de Sainct Knútr méditaient, comme d'autres établissements monastiques, à un renouveau politique afin d'extraire le royaume de l’Ère des clans dans laquelle il pataugeait depuis un millénaire. La vision commune était celle d'une Confédération des Thorvalois regroupant sept cent cinquante royaumes claniques. Dépourvue d'autorité centrale, les différents rois se réuniraient chaque été à l'ancestrale HárÞing [haute assemblée] afin de régler les disputes et se mettre d'accord sur les décisions importantes. L'existence y reposerait sur la vie en clan, le travail de la terre, la pêche, la chasse et la prière. L'ensemble serait, enfin, guidé et chapeauté par l'Église ! Les moines n'étaient pas naïfs au point de tout confier entre les mains de laïcs. Les Écritures ne disaient-elle pas, après tout, qu'il valait mieux mettre sa confiance dans le Seigneur que dans l'Homme ? De telles changements seraient incontestablement rejetés par les Grands. La Reine, elle même, ne serait plus qu'à la tête d'une quarantaine de petits royaumes éparpillés, ce qui au fond correspondait à sa situation réelle au sein de la féodalité. En effet, le titre de Reine de Thorval était plus cérémoniel qu'autre chose, une place au sommet aussi théorique que la puissance diplomatique, militaire et culturelle du défunt et peu regretté Lébira !
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La Byzantine (9).
9 juin 2042,

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Un mois avait passé depuis la conclusion de l'alliance entre le clan royal des Bróðiring, régnant sur le Thorval, et la famille hellène des Comnena-Ypsilantis qui donna, au cours de l'histoire, non seulement d'illustres notables à l'Empire roman d'Orient mais aussi des empereurs ! Par sa seule descendance impériale, Teodora jouissait d'une renommée très élevée. Son rang surpassait largement celui de la reine. Il pouvait même lui permettre, moyennant certains compromis envers les Jarls, de la renverser et de régner à sa place sur le Thorval. La Byzantine n'avait toutefois pas entièrement conscience de ce statut d'exception, tout en ne possédant ni la ruse nécessaire, ni le désir de mener un tel complot. Comment pouvait-elle, au juste, trahir celle qui représentait, à ses yeux, l'idéal féminin : suzeraine pleine d'abnégation, mère attentionnée, guerrière intrépide, faible avec les faibles et capable de se faire respecter en tant que femme sans nécessairement rabaisser ou imiter les hommes ? En plus de tout cela, Marie la nourrissait, la protégeait et l'écoutait. C'était enfin à ses côtés que la Byzantine apprenait à intriguer et à se battre. Bref, la Reine la dotait gratuitement de certaines des qualités requises pour être impératrice et porter dévotement la dignité de Basileus.

Depuis leur rencontre, Teodora ne vit guère son promis Ásmundr plus de trois fois. Faisant garnison à la forteresse de þórslundr, ce dernier se trouvait hélas peu présent. Il était donc impossible de savoir si l'homme était doux et aimant ou si, au contraire, il était plutôt rude et sévère. En somme, de savoir si l'union pouvait se révéler heureuse ou si elle n'allait être qu'une simple entente politique, dépourvue de sentiments, comme tant d'autres mariages arrangés. En attendant, la Byzantine se trouvait dans sa chambrelle, devant son écritoire, à rédiger ses réflexions. L'exercice lui permettait de mettre de l'ordre et de mieux comprendre ses pensées politiques. L'ensemble était consigné sur des parchemins, à la plume de corbeau, et souvent à la lueur des bougies. Le cœur du propos était écrit en vieux-thorvalois, que la femme dominait assez bien dorénavant, même si certains mots hellènes ou valdaques s'insinuaient ici ou là.

Tout d'abord, Teodora n'ignorait pas que l'Imperium se situait entre les mains du chef de Rumagnola dont les princes se voyaient comme les dignes continuateurs de l'Empire Roman d'Orient. Or, Rodolphe-Auguste Palrodesca et ses prédécesseurs ne confessaient pas la vraie Foi orthodoxe, ni ne s'attelaient à comprendre la volonté de Dieu, et encore mois à faire briller Son empire sur terre. Ils avaient donc faillit et n'étaient pas dignes d'être Basileus. Fourbissant ses armes, la Valdaque se tenait donc prête à les usurper du titre impérial, sachant qu'une usurpation réussie comptait, au sein de la tradition orientale, pour une manifestation de la Grâce de Dieu. A cet effet, Teodora devait obtenir la bénédiction du Patriarche d'Orient et des Patriarches des principales églises orthodoxes du monde. Forte de cette reconnaissance, elle pourra monter sur le trône et lustrer l'Empire d'Orient. A ses yeux, celui-ci ne devait, en revanche, pas être un État parmi d'autres, la croix et le manteau pourpre en plus, mais l'initiateur d'un renouveau politique, culturelle et religieux. Pour se faire, il fallait ni s'opposer à la modernité, ni théoriser l'après modernité, ni vainement tenter de concilier traditions et modernité, mais penser radicalement en dehors de la modernité. Teodora fourmillait d'idées sur le futur de l'empire, planchait sur son économie et son administration, imaginant même un Thème des Thorvalois ainsi qu'une Garde Thorvaloise, comme entre le Xe et le XIVe siècle. Au final, il ne lui manquait plus qu'un territoire où renouveler l'Empire. Cela ne pouvait, à l'évidence, pas se tenir au Thorval, encore moins en Ölan ou à Rumagnola ! Quant à la Valdaquie, où le Brigand Petru Ursachi dirigeait en maitre, l'horizon paraissait complètement bloqué. Où alors ?
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La Byzantine (10).
12 juin 2042,

Selon la Liturgie des Heures, on se situait quelque part au milieu du grand silence qui séparait, au sein des églises et des monastères, la prière des Complies de celle chantée lors des Laudes. En ce début d'été, la nuit était plutôt claire et la basse cour de Meltorfahamarr déserte. En dehors des chiens et des chats, autant que de la ronde des gardes, la Byzantine ne vit personne. Attendant près d'un vieux baquet, elle scruta anxieusement les galeries. Son intermédiaire tardait : où pouvait-il être ? Un très long moment passa et la dorveille, moment du milieu de la nuit où les gens se réveillaient, n'allait pas tarder. C'est alors que l'homme apparut, descendit une à une les marches et s'avança vers Teodora. Toujours en convalescence, l'ambassadeur Jernlander déambulait à l'aide d'un bâton. Il lui offrit un polie baise-main, que la Valdaque accepta. Après tout, les païens du Jernland devaient apprendre à dignement saluer leur future impératrice. En tous cas, le geste avait, au Thorval, moins la valeur d'une politesse que celle d'un hommage rendu par un vassal à son Seigneur.

Teodora lui remit alors un premier rouleau destiné à Petru Ursachi. Elle y promettait de ne plus conspirer pour le pouvoir, ni de ne plus rien chercher en Valdaquie, bien qu'elle ambitionna toujours secrètement de voir son pays de naissance rejoindre un jour l'Empire roman. En échange, la dame demandait de ne plus être pourchassée et menacée de mort par les séides républicains [services secrets], y compris par ceux de l'allié Jernlander. Le diplomate promit de le remettre, sur l'honneur, à son destinataire. Teodora rétorqua qu'elle n'en doutait guère, tout en restant prudente, et l'ensevelit ensuite d'une autre flopée de parchemins qui expliquaient sa volonté de renouveler l'Empire Roman et de servir le royaume de Dieu sur terre. Ils étaient adressés à l'ensemble des patriarches du monde orthodoxe, parmi lesquels ceux de Hierosolyme et de Constance. Enfin, la Byzantine sortit une dernière missive à remettre en main propre au... Patriarche d'Occident, c'est-à-dire au Pape Léon XIV. En effet, non contente de lustrer le trône des Basileus d'Orient, Teodora espérait aussi se voir reconnaitre l'Imperium sur l'Occident et ainsi unifier l'Empire Roman, 1600 ans après sa triste partition [ne reconnaissant pas l'unification effectué par les Rumagnol à la chute du Saint Empire Occidental au XIXe]. A ses yeux, la chose devait participer au rapprochement souhaitable entre catholiques et orthodoxes jusqu'au retour à la pleine communion, à l'unité des chrétiens d'Orient et d'Occident, et à la guérison des plaies toujours ouvertes du sac de Constance en 1204. Évidemment, pour Teodora, la réunification religieuse signifiait le retour non seulement du pape au sein de la Pentarchie mais aussi de l’Église d'Occident à l'orthodoxie. Soudain, un garde interrompit sa ronde et pissa joyeusement contre un mur. Un vrai déluge qui intrigua quelque peu la Byzantine, bien qu'elle n'en était plus à cela près vis-à-vis de son pays d'adoption.

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Le Jernlander sourit, puis se fit à nouveau jurer de transmettre loyalement les missives à leurs destinataires, et à leurs destinataires seuls ! Chacune était de toute façon scellée de cire rouge : une prévarication se verrait et l'ambassadeur en subirait les conséquences. La Byzantine le lui rappela, mentionnant subtilement son récent passage à tabac et les risques encourus lors d'une seconde bastonnade... Elle lui souhaita enfin un bon repos et rejoignit sa chambre où elle s'endormit sans peine.
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Bjǫrn l'horsain (1).
24 juin 2042,

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Le tournoi de la Sainct Jean à Firarland.


« Bjǫrn » entra dans le pays courant le mois de janvier 2042. Cependant, à son accostage sur les quais de la capitale, l'homme fut presque instantanément prit à partie par les gens du guet qui le conduisirent à la prévôté. Celle-ci le suspecta d'être un éclaireur pour le compte d'un potentat Syrjǫrðais [mongole] et le jeta séance tenante au cachot. L'étranger y resta trente jours et en sortit fatigué, amaigrit et munit d'une nouvelle appellation : Bjǫrn. Étant donné que personne n'arrivait à comprendre ou à retenir son vrai nom, c'était sans doute mieux. Ainsi, Bjǫrn arpenta le royaume durant de longues semaines. Sur la route, il parvint à mettre la main sur un cheval, repoussa plusieurs détrousseurs et triompha même d'un coupe-gorge qui errait sur les chemins. En effet, le horsain n'était pas un voyageur ordinaire mais possédait des qualités guerrières incontestables. Il maitrisait par ailleurs un art du combat jamais aperçu et complètement inconnus de ces contrées. De fil en aiguille, l'homme arriva dans la Seigneurie de Firarland et s'inscrivit à temps pour le tournoi de la Sainct Jean.

Organisée au sein du château, la compétition ne proposait qu'une seule discipline, le duel à l'épée et au bouclier, au grand dam de Bjǫrn qui aurait aimé s'essayer aux quintaines, aux prises de tour, aux joutes et aux mêlées. Cela, malgré les dires très sérieux faisant du tournoi une activité ultra-violente, dangereuse et souvent mortelle. Les festivités durèrent toute la journée et virent seize combattants, dont dix chevaliers, se battre les uns après autres. Bjǫrn affronta de valeureux adversaires avant de tomber face à Lóðurr de Danirvágr, qui emporta ensuite la compétition. Les guerriers et guerrières lui apparurent vigoureux, vifs et alertes d'esprit, doués d'une certaine agilité et très bons à la guerre. Ils maitrisaient quelques enchainements dévastateurs, autant que les endroits où frapper pour faire mal. Néanmoins, leur manière de combattre demeurait au fond très virile : point de grâce ni d'élégance, de bras tenu derrière le dos ou de pas de danse, mais des coups dévastateurs, lourds, durs, âpres et d'une rare violence. Durant son périple à travers le pays, l'étranger vit même une femme porter un coup qui décapita littéralement son assaillant. Indubitablement, cela lui plaisait beaucoup et malgré ses premiers déboires, se plaisait de plus en plus au sein du royaume. L'esprit lui convenait pleinement, en tous cas bien davantage que les cérémonies du thé de son pays natal.
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Zaldo
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La Byzantine (11).
15 juillet 2042, postdadé.

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Le village de Njardarvöllr. Teodora n'en fit jamais la visite, mais la vie agraro-religieuse
des campagnes l'attirait toujours davantage.


« A bastaille volent quarrel pilet et dart ! » avait un jour dit le maitre d'arme à Teodora. Ainsi, en plus du maniement de l'épée et de la hache, celle-ci reçut aussi une minutieuse lectio du bouclier, servant non seulement à se prémunir des coups portés au corps à corps mais aussi des flèches, des carreaux et des javelots tirés à distance ! Elle apprit également certaines tactiques de protection collective comme le Skjaldborg [mur de boucliers], puis put le mettre en pratique avec des pages et écuyers du château. L'essentiel résidait dans le geste, le placement et la bonne solidarité entre tous. Ce fut l'une des facettes des entrainements qui plut le plus à la Byzantine, au moins autant que ce qu'elle s'évertuait à maitriser désormais : le tir à l'arbalète. Contrairement à l'arc, exigeant des années de pratique et une bonne condition physique, l'arbalète était davantage accessible. Teodora en doutait un peu et pour cause, ses carreaux passaient souvent à coté de l’effigie en paille et quand ce n'était pas le cas, touchaient rarement les points faibles. Elle éprouvait aussi quelques difficultés à réarmer la bête qui demandait, effectivement, une certaine force et dextérité. Si un jour elle devait se trouver à court de traits, le maitre d'arme lui conseilla de prendre exemple sur Marie qui, lors d'une ancienne escarmouche, jeta l'arbalète à la face de son adversaire, lui brisant le nez, et l'acheva.

Tandis qu'une nouvelle flèche n'atteignit pas sa cible, un petit garçon, le page Ǫlnir, approcha et lui remis une missive scellée de plomb. La Byzantine le remercia et, à la suite d'une courte lecture, appris que le Patriarche d'Occident la soutenait et promettait même, moyennant conditions, de lui offrir la Couronne Impériale d'Occident. La nouvelle enchanta la Byzantine qui, un temps, craignit de ne pas être prise au sérieux, voir rejetée à cause de sa culture grecque et de sa foi orthodoxe. La bénédiction de Léon XIV représentait une grande victoire morale et il ne manquait dorénavant plus que celles des principaux patriarches orthodoxes qui, en approuvant son combat, parachèveraient sa légitimité à incarner le principe impérial et chrétien.

Soudain, un moine à la tonsure rousse s'approcha de Teodora. C'était le frère Jafnhárr, intendant de la Reine. L'homme de Dieu la salua et annonça que Marie souhaitait l'envoyer en mission dans le Slávijǫrð [monde slave] pour traiter d'une proposition de mariage provenant d'une principauté slave [Radanie], précisant par ailleurs que des hommes l'escorteront jusqu'aux Eaux Brumeuses du Sud. Teodora accepta, se disant honorée de la confiance portée par Marie, tout en n'étant pas certaine d'avoir toutes les connaissances requises. Le moine lui répondit de ne pas s'en faire et lui remit deux parchemins : l'un contenant de la sapience diplomatique, l'autre retraçant l'ensemble des exigences demandées par la Reine afin de s'unir au Grand Joupan Ladislav. Teodora y jeta un œil et compris que les négociations promettaient d'être longues et difficiles. Ainsi, la Byzantine allait bientôt temporairement quitter le Thorval. Cela, pour la première fois depuis presque d'un an. La chose lui faisait bizarre et la rendit même un peu triste. Désormais cher à son cœur, le royaume était sa terre d'adoption et elle en aimait toujours plus les gens, les coutumes, les cultures, les relations et les interactions entre chacun. Elle ne comptait surement pas l’abandonner et aujourd'hui plus qu'hier, se convainquit que le Thorval sera un jour une terre d'Empire.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Zaldo
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La Foi militante (10).
7 juillet 2042,


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Le Prieur, quelques mois plutôt, dans l'église du monastère...


A l'automne 2039, le jeune Anleifr devint novice au monastère bénédictin Sainct-Ketill de Brúnngarðr. Il prit dès lors l'habit blanc, changea de nom pour celui de Mattías et resta plusieurs mois à l'hostellerie faire ses preuves, avant de rejoindre définitivement la communauté monastique au printemps. D'architecture romano-gothique, le monastère possédait un cloitre, une église, un lavoir, un dortoir, un scriptorium, une apothicairerie, un réfectoire, une cuisine, une cave mais aussi un moulin et plusieurs jardins. La hiérarchie se composait essentiellement d'un Abbé, suivit d'un Prieur, dirigeant la communauté en son absence, ainsi que d'un certain nombre de fonctions attribuées aux moines les plus dévoués. Parmi eux, on retrouvait le Frere Archiviste (responsable du scriptorium et de la copie des livres), le Frere Cellerier (responsable du cellier, de la cuisine et du réfectoire), ainsi que deux Freres Circateurs en charge de la surveillance et de l'application des règles. La communauté comptait une trentaine de moines, sans oublier les novices. Très vite, Mattías remarqua que quelque chose n'y tournait pas rond.

Tout en s'adonnant à ses taches monacales « Ora et Labora », le jeune moine se renseigna auprès des autres, discuta à voix basse lors des repas et parcourut le monastère plusieurs nuits durant à la recherche de renseignements et de preuves. Il découvrit alors nombres d'injustices stupéfiantes : des moines allaient chasser plutôt que d'assister à la messe et aux prières quotidiennes, d'autres faisaient la sieste et négligeaient leurs taches manuelles. Enfin, les circateurs profitaient du repos de la communauté, s'effectuant dans le silence, pour descendre à la cave et boire de la bière à foison. De manière générale, les anciens cherchaient à adoucir la Règle de Saint Benoit à leur égard, tout en exigeant une application sévère à l'encontre des jeunes moines et des novices. Le monastère partait ainsi à la dérive depuis quatre bonnes années, surtout depuis que l'Abbé Lodvik avait faiblit physiquement et était tombé malade. Son Prieur Dánjal ne su guère bien le remplacer et semblait impuissant face à d'aucuns Freres très fort en gueule et désobéissants. Consterné par la situation, Mattías se mêla aux discussions pour l’élection d'un nouvel Abbé, provoquant énormément de troubles et de querelles entre les Freres. La bataille fut telle qu'une rumeur, infondée, se propagea dans le monde extérieur en décembre 2041 concernant le meurtre sacrilège d'un moine. Lodvik fut rappelé à Dieu quelques mois plus tard, avant que le chapitre ne choisisse, après bien des polémiques, Mattías en tant que nouvel Abbé. Que fit-il depuis lors ? Avait-il allégé la Règle pour l'ensemble de la communauté ? Non, c'était assez mal connaître la Foi Militante que de penser cela. Au contraire, le jeune religieux restaura la prière, l'obéissance et le travail dans tout le monastère. Il châtia les circateurs hypocrites de plusieurs coups de bâton ! En effet, comme l'annonçait les Saintes Écritures : "L’insensé ne se corrige pas par des paroles" ou encore "Frappe du bâton ton fils, et tu délivreras son âme de la mort."  L'un d'eux, le Frere Knútr, refusa de se repentir et fut exclut du monastère. L'autre, Ólafr, accepta ses fautes et revint à l'obéissance. Ainsi, ce fut par la jeunesse que la perfection bénédictine fut restaurée à Sainct-Ketill de Brúnngarðr.
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La Foi militante (11).
18 juillet 2042,


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Derrière un petit muret, la communauté monastique vivait hors du monde.


A cette heure, dans le scriptorium de l'Abbaye Saincte Marie d'Undarligrheimr, trois moines s'attelaient devant les pupitres et consultaient divers manuscrits de la « librarie » [bibliothèque]. Installés à leurs écritoires, les autres travaillaient au moins aussi studieusement. Ainsi, le Frère Brialdur copiait le Traité de la Musique de Sainct Augustin tandis que le Frère Andreas enluminait l'homéliaire du grand Sainct Ásgeirr. Présentement, il dotait l'enluminure de tons sombres afin d'offrir plus de volume au Christ dont la Croix d'entrelacs ressemblait, à s'y méprendre, aux branchages d'Yggdrasil. Quant au Frère Sigfrid, l'homme complétait les Chroniques Abbatiales. Il y notait, notamment, les noms et l'histoire des récents Oblats et Oblates. Sa plume crissait sur le parchemin dans une étrange harmonie avec celle du copiste. Ces derniers se connaissaient et pour cause, ils officiaient tout deux à l'école monastique, séparée en un quartier intérieur, réservé aux jeunes Oblat(e)s, et un quartier extérieur dédié aux enfants du monde, filles et garçons. On y dispensait la lecture, la grammaire, la logique, le calcul, le latin, le chant et l'écriture. La veille, le nombre d'Oblats avait encore grandit. Parmi les trois arrivants, on retrouvait deux nourrissons, l'un résidant même au sein de l'enclos des Sœurs - le monastère étant double sous l'autorité d'une même abbesse, Marie, élue à l'unanimité en l'an de Grâce 2038. Elle était la septième abbesse de l'histoire de l'abbaye, fondée il y a trois siècles. Les plus récents Oblats étaient donc :

« Stefán, li bastard li seignor Biólfr d'Ellriland ». A peine sortit du sein maternel, le nourrisson était quotidiennement nourrit par les chèvres du monastère. Ne pouvant reconnaître le fruit de son amourette avec une paysanne, le père décida de l'offrir aux moines plutôt que de laisser la rivière faire son œuvre. De cette façon, il lui garantissait une sustentation vivrière, une bonne éducation, ainsi que la protection ecclésiastique. En somme, un véritable avenir.

« Magnhildr, li petiote paisante li clain Fǫnning » connaissait une situation plus ou moins analogue : elle était petite et sa vie dépendait autant du lait de chèvre, que de l'attention des moniales. D'extraction paysanne, ses parents n'éprouvaient pas de difficultés insurmontables. Pourtant, ils choisirent quand même de la confier aux Sœurs. De cette façon, ceux-ci espéraient imposer un choix de vie à leur enfant afin de la voir, un jour, devenir Abbesse, une personne renommée et puissante.

« Valdarr V, li seignor li Prúðrlög » était le seul adulte des derniers oblats. Craignant soudainement l'Enfer, l'homme réforma sa conduite de fond en comble. Après avoir du mieux possible réparé ses fautes et restaurer la justice, l'homme sauta le pas en s'offrant au monastère « pro remedio animae » afin de sauver son âme en grave danger de mort.

Pris en charge par la communauté monastique, les Oblats et les Oblates étaient désormais au nombre de vingts ! Ils étaient soumis aux mêmes règles d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. Comme tout à chacun, ils devaient participer aux rigueurs de la vie communautaire selon les principes de Saint Benoit. Néanmoins, en raison de l'âge, les plus jeunes bénéficiaient d'un traitement privilégié. Celui-ci durait jusqu'à 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons ; les unes parvenaient en effet plus rapidement à maturité que les seconds. Si l'Oblat pouvait être un adulte, il était le plus souvent un jeune enfant. La Foi militante n'en finissait donc plus de grandir et de renforcer son emprise sur le Thorval.
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La vie au milieu des champs (20).
26 juillet 2042,

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Au sein du jardin officinal de la Seigneuresse Ragnfríðr V.


A genoux dans l'herbe, Vár s'attelait à sa tâche depuis l'heure des Laudes. Trois autres paysannes l'accompagnaient. Comme lui, ces dernières accomplissaient leurs Corvées annuelles. Venant du même village, ils n'étaient pas étrangers les uns des autres et discutaient des récentes rumeurs, allant des amourettes jusqu'aux intrigues, en passant par les bruits bizarres entendus la nuit au sein du château. Quelques gardes passaient régulièrement par là, mais ne faisaient pas attention à eux. Les paysans attendaient avec impatience les cloches de None, heure à partir de laquelle ils pourront cesser la cueillette et repartir moissonner aux champs. En attendant, Vár et ses amies s'adonnaient consciencieusement à leurs labeurs au risque de se voir confier une tâche bien pire la prochaine fois. Le présent travail n'était, en effet, ni dégradant, ni très difficile et consistait à récolter les plantes du jardin officinal. Séparés en plusieurs carrés potagers, il s'étendait sur un demi-arpent et se situait dans la chemise habillant le donjon. Vár cueillait les orties, les menthes, les camomilles et les sauges mais laissait les valérianes qui devaient encore maturer jusqu'à l'automne. Le tout était ensuite amener au physicien de la Dame Ragnfríðr V qui se chargeait de les sécher et d'en préparer des potions, des décoctions, des infusions, etc. La médecine du royaume reposait en effet principalement sur les plantes, les reliques et les prières, mais aussi... d'anciennes incantations magiques de tradition païenne. L’Église tolérait le phénomène afin de l'encadrer, à défaut de pouvoir le tarir.

Parmi les simples médecines présentes dans la pharmacopée norroise, enrichit par la suite des manuscrits de Saincte Hildegarde au XIIe siècle, on dénombrait notamment :

Le tussilage ou pas-d'âne (Hóffífill) utilisé pour calmer ou soigner les toux.
L'achillée millefeuille (Vallhumall) servant à traiter les plaies et à accélérer la cicatrisation.
Le trèfle rouge aux six pouvoirs (Rauðsmári) à la base des potions contre la toux et la mauvaise digestion. Sert aussi aux affections de la peau.
La rhodiola ou racine d'or (Rósarót) à la base des potions offrant vitalité, endurance et résistance. Très populaire chez les Berserker.
La valériane ou Herbe-au(x)-chat(s) ou Herbe de Sainct-Georges (Garðabrúða) servant principalement dans les mixtures destinées à soulager les douleurs ou à endormir. Cependant, la valériane était également réputée pour absolument tout guérir.

Citons également la rue, l'aneth, la menthe, la sauge, l'ortie, la guède, le souci et plus de trois cent autres simples utilisés au Thorval.
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La vie au milieu des champs (21).
5 août 2042,

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Extrait d'un Traité de médecine Thorvalois du XVe siècle, sis dans le monastère de la Visitation à Sefaskgarðr.


A Skírn, l'essentiel des habitants étaient serfs. Ils n'avaient pas le droit de quitter le domaine et devaient, en plus de leurs propres lopins, mettre en valeur la Réserve Seigneuriale. Plusieurs siècles de jacqueries tendirent, toutefois, à équilibrer la part de labeur dû sur les terres du seigneur de celle que les serfs réservaient à leurs terres claniques. Alors que l'essentiel des gens moissonnait, le curé se tenait près de l'autel et célébrait la messe de relevailles pour trois jeunes mères du village. Celles-ci, en effet, n'avaient pas plus de 20 ans et assistaient ensemble à la cérémonie un cierge à la main. A la fin de la célébration, elles s'approchèrent une à une et baisèrent l'étole du prêtre qui les aspergea d'eau bénite. A cet instant, suivant quarante jours « foris », elles furent pleinement réintégrées au sein de la communauté des fidèles.

Le rituel des Relevailles pouvait varier et dépendait fortement des us de chaque paroisse. La chose s'expliquait certainement par le manque de prescription de l'Église qui, à défaut de les rendre obligatoires, les conseillaient fortement. Ainsi, la cérémonie demeurait très commune au Thorval. Comme nous l'avons vu, les gestes changeaient de village en village. A Bygghlaða, au lieu du baiser, le curé bénissait un pain et en nourrissait les futures relevées. A Víkvágr, après la célébration religieuse, les mères s'asseyaient sur un siège au milieu de la Nef et étaient vénérées comme autant d'images vivantes de la Vierge Marie jusqu'au couchée du soleil. Si l'aspersion à l'eau bénite se retrouvait partout, au delà des particularismes liturgiques, le nombre de mères effectuant ensemble leurs relevailles aussi. Elles pouvaient être trois (Sainte Trinité), quatre (nombre d'Évangiles, de fleuves au Paradis, de vertus cardinales), six (création de la terre, différents âges du monde), sept (repos de Dieu, dons du Saint Esprit), douze (début de la vie publique du Christ à douze ans, apôtres) ou une (un seul Dieu, un seul Pasteur, une seule Église).

Durant les quarante jours couvrant le moment de l'accouchement des Relevailles, la mère se trouvait non seulement privée de messe mais il lui était également interdit de s'adonner à ses travaux quotidiens. Cependant, contrairement au versant spirituel, cette disposition faisait l'objet de souplesse : la quarantaine se réduisait souvent à seulement quelques jours, autant pour les paysannes qui ne pouvaient se permettre de s'arrêter si longtemps, que les seigneuresses chez lesquelles les intrigues, les attaques de bandits et les guerres n'attendaient malheureusement pas.

Le regard porté sur l'enfant à naître n'était, enfin, pas unanime dans le royaume. Ainsi, les physiciens et les théologiens pensaient que l'enfant recevait l'animation, c'est-à-dire le don de l'âme, au 46e jour de grossesse, peu importe le sexe. Quant au peuple, l'enfançon dans le sein maternel possédait une âme et une conscience dès le commencement. Il avait peur dans le noir, pouvait pleurer, tomber malade, choisir lui-même de ne pas naitre ou encore jouer dans le ventre de sa mère. Il priait Dieu et avait besoin d'un ange gardien. A cet effet, il pouvait être bénis in utero, voir même baptisé afin de le sauver de la limbe des enfants.
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Les beaux damoiseaux (3).
14 août 2042,

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Les écuries royales.


Marie s'éveilla du monde des rêves allongée sur la paille humide au milieu des chevaux. Dehors, le chant du coq et l'appel des oiseaux annonçaient l'approche du matin. A ses cotés, Lofarr dormait paisiblement et insouciamment. Les deux vivaient, depuis quelques mois, une véritable idylle cachée faite de ces entrevues secrètes dont le péril ne faisait qu'exacerber de mutuels sentiments. Or, leur amour ne pouvait exister : elle était Reine et destinée à mariage diplomatique avec le Grand Joupan de Radanie ; lui était d'extraction paysanne, servant d'écurie, et voué par sa parentèle a en marier une autre afin d'acter la paix entre clans rivaux. Cependant, dans le conflit opposant Amour à Raison, Amour prévalut... au moins pour le moment. Pourtant, leur relation fleurissait et se réalisait sans le moindre contact charnel, de manière platonique, tout en étant profondément ancré autant dans l'esprit et l'âme, que le corps et les sens. En un mot, l'idylle entre la suzeraine et le servant répondait au fin'amor, art de vivre, religion de l'amour, qui n'apparut au Thorval que plusieurs siècles après avoir décliné et entièrement disparu de son ère d'origine. La relation amoureuse de Marie et de Lofarr s'en tenait donc à des paroles, des regards et des attentions. Ils y vivaient des rapprochements légers et imperceptibles, simples effleurements. Hier, néanmoins, la Dame permit pour la première fois à Lofarr d'inspirer l'odeur de ses cheveux. L'espoir du paysan grandit, son désir s'amplifia, brûlant de l'intérieur à en défaillir littéralement. Il n'eut cependant droit qu'à quelques humées et la passion resta inassouvie. Sa réaction, pleine de retenue, fut toutefois un bon signe et témoignait de son avancement. La fin'amor constituait, en effet, un type d'amour respectueux et véritable d'un homme envers une femme, et d'une femme envers un homme. Il représentait un chemin devant conduire à la joie commune et au bonheur pur. Pour se faire, l'homme devait traverser un réel parcours initiatique afin non seulement de prouver sa valeur, mais aussi, et surtout, de montrer sa capacité à aimer pleinement et à ressentir un amour pur pour sa dame. Ainsi, celui-ci devait d'abord faire preuve d'Agapé inconditionnel avant de mériter l’Éros, l'union charnelle. Lofarr ne se trouvait qu'au commencement de ce voyage mais progressait bien. Pour lui, cela était un tourment à la fois plaisant et douloureux. N'étant pas chevalier, le paysan arrivait malgré tout à reproduire la conduite, l'esprit et l'amour chevaleresques. Une idylle intense dont l'unique dénouement heureux, pour chacun d'eux, serait le mariage. Cela demeurait hélas très peu probable.

Marie regarda une dernière fois son amant, enfila sa cape et partit. Elle traversa la basse cour, incognito, évita plusieurs gardes et rejoignit le donjon. La suzeraine s'y déshabilla presque nue et se faufila dans le grand lit où une bonne dizaine de personnes dormait ensemble. S'y trouvait aussi bien son frère de lait Gerlef, que la petite princesse Marie, ses neveux et d'autres parents du clan. Néanmoins, à peine la Reine eut-elle fermée l’œil que quelqu'un tambourina à la porte. « Mi Reyne ? » appela-t-il. « Reyne ! Reyne ! Reyne ! Marie Reyne, viste, viste viste ! » poursuivit-il en cognant de plus en plus fort. Revêtant une ample chemise de lit, Marie ouvrit et trouva un garde qui lui annonça que le Jarl Höttr III d'Heiðrheim avait été aperçu rodant dangereusement autour de plusieurs villages. « Alons estourbir l'icelui » décida-t-elle instamment avant de revêtir tunique, haubert, camail, gantelets, casque, épée, tabard, hop hop hop !
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La vie au milieu des champs (22).
21 août 2042,

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Le laboratoire d'alchimie secret de l'abbé mitré.


Dans les entrailles de l'Abbaye Nostre-Dame d'Hatigarðr, l'abbé mitré Jan s'affairait à son... laboratoire d'Alchimie. Travaillant à la lueur de l'unique flambeau des lieux, celui-ci observait attentivement l'aludel [œuf philosophique] à travers le judas ménagé sur l'athanor [fourneau alchimique]. L'homme y scrutait l'évolution de la matière première qui changeait sous l'effet de la chauffée. Soudain, la masse métallique, composée d'un mélange de cinabre et de sel, obtint un dépôt noir. C'était la Tête de Corbeau, marquant la phase de décomposition et de putréfaction. Apparaissant au bout de quarante jours, elle constituait un excellent signe pour la réussite de l'Œuvre. L'Abbé s'en réjouit et espérait passer les diverses autres étapes sans encombres, avant de briser l'aludel et de récolter le fruit d'années de labeurs, le Grand Œuvre lui même, la mythique Pierre Philosophale ! Sous forme mi-liquide, mi-solide ou solide, cette dernière devait, non seulement, transmuter les matières ignobles (plomb, mercure, tout autre métal) en or mais aussi soigner les plaies, guérir les maladies et conférer à l'Homme l'immortalité. En somme, le purifier du Péché Originel et régénérer parfaitement son âme.

A l'image du prélat, environ trente individus pratiquaient l'alchimie au sein du royaume. Ceux-ci restaient très secrets sur la chose et pour cause : la Science n'était révélée, via l’initiation chez un maitre, qu'à une minorité de privilégiés, voir d'élus. Très précieux, le savoir ne devait pas tomber entre de mauvaises mains, d'où l'usage d'un langage ésotérique, le secret qui entourait les travaux, et le mystère enveloppant ce qui, pour ses adeptes, demeurait un véritable art sacré. Il existait deux chemins principaux pour la quête du Grand Œuvre : la voie sèche, plus rapide mais rarement empruntée à cause des risques d'explosions indus, et la voie humide, via l’œuf philosophique, chemin long et semé d'embuches au point que les alchimistes y consacraient une vie entière. En effet, avant la cuisson dans l'athanor, la matière subissait toute une série d'opérations préliminaires à base de distillations et d’humifications, procédés qui requerraient notamment de se procurer la rosée de mai. Cette première phase prenait déjà quelques années. La seconde, lors de laquelle la matière devait maturer au sein de l’œuf philosophique et subir l'effet continu de la chaleur, en prenait plusieurs autres ! La masse y obtenait d'abord un dépôt noirâtre, appelé Tête de Corbeau, pour ensuite devenir un épais liquide vert (Lion Vert, faisant sortir l'or caché des minerais impurs), puis une poudre rouge (Lion rouge, convertissant les métaux en or), avant de laisser place à la Poudre Blanche (permettant de transmuter les métaux blancs en argent fin, réalisation du Petit Œuvre), à l’Élixir au blanc et enfin à l'Élixir au rouge, correspondant à l'atteinte du Grand Œuvre, la Pierre Philosophale elle même.

Les alchimistes faisaient systématiquement coïncider leurs travaux à l'astrologie. Ainsi, ils ne devaient les commencer qu'au moment de l'équinoxe de printemps, tout en étant aussi fortement influencés par la position des constellations et des astres. Les adeptes disaient être les réceptacles réguliers d’étranges rêves et songes symboliques. Par ailleurs, les discussions parmi les cercles faisaient souvent mention d'un mystérieux « Feu secret » qui serait l'énergie du cosmos et que certains seraient parvenus à capter. Pour autant, les alchimistes étaient de bons chrétiens, parlaient de Dieu dans leur conduite personnelle, ainsi qu'au cours de leurs expériences, et assistaient à la Messe. Selon eux, ils participaient à la quête des Secrets placés par le Seigneur dans Sa Création. Enfin, les laboratoires possédaient toujours un endroit dédié à la Foi, aux prières et aux dévotions chrétiennes.
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La Foi militante (12).
6 septembre 2042,


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La milice des Freres Crestiens du Sanct Nom, bras armé de la Foi Militante, dans le Beinahrúgaland.
Si nécessaire, elle se tenait prête à gorger le sol et emplir les rivières du sang de ses ennemis.


Au Thorval, la possession reposait sur une imbrications des traditions féodales et claniques. Elle avait deux caractéristiques principales : d'une part, chacun jouissait de droits de possession provisoires et devait invariablement en répondre devant quelqu'un, que ce soit le seigneur, le chef de clan, la communauté villageoise ou Dieu. D'autre part, lorsqu'un noble cédait une tenure, il l'effectuait à l'égard d'un clan ou d'une institution (Église) et non d'une personne. Le système était donc intrinsèquement communautaire et les travaux demeuraient une tâche résolument collective. Par ailleurs, il arrivait également assez souvent qu'une possession appartienne à plusieurs clans en même temps. Cependant, la différence de nature entre les divers types de possession en faisait aussi une organisation pleinement inégalitaire. La chose se divisait donc entre : la réserve (terre que le seigneur ne cédait pas et gardait pour lui), la servitude (terres cédées aux clans de serfs), la tenure (terres cédées aux clans de paysans libres contre le paiement du cens), l'alleu (idem mais dépourvu de cens) et les communaux (terres communes d'un village). La Foi militante se contentait de ce système, faute de mieux pour l'instant, et n'hésitait pas à le défendre contre les attaques de la bourgeoisie, cherchant depuis des siècles à mettre la main sur la terre afin de soumettre les peuples ruraux à son esprit usurier et mercantile.

Néanmoins, cela n'empêchait pas la Confrérie Sainct-Óláfr de réfléchir, à l'abri des scriptoriums et des libraries monastiques, à comment rendre la possession pleinement égalitaire et commune. A cet effet, elle pensait avoir trouvé la solution. Et paradoxe des paradoxes, cette dernière se trouvait au sein des traditions norroises. En effet, l'idée de la Foi Militante était d'étendre l'ancienne pratique du Félag à l'ensemble du royaume. Consistant pour un groupe d'Hommes à mettre en commun ses biens et d'être liés par des liens sacrés d'assistance, de confraternité et de solidarité, le Félag se réservait à l'origine surtout aux expéditions et aux raides. La Foi Militante souhaitait désormais s'en servir pour accomplir la communauté des biens et préparer la venue imminente de Jésus Christ sur terre, à l'image de la Fraternité qui régnait sur deux des trois villes du royaume, sans parvenir toutefois à prendre Valborg, fief et dernier refuge des merciers.

C'est ainsi que le Chancelier royal avisait, depuis quelques jours, la Reine Marie sur l'antique coutume du Félag, sur la grandeur qui jaillirait sur son domaine si ses biens étaient ceux de ses paysans et ceux de ses paysans les siens, et sur l'amour éternel dont elle jouirait de la part des humbles. Les mêmes tentatives d'influence se réalisaient conjointement dans l'ensemble des cours seigneuriales où la Foi Militante étaient parvenues à s'implanter.
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