Page 35 sur 36

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 28 sept. 2020 16:04
par Zaldo
La vie au milieu des champs (29).
23 mars 2043,


Image
Les gens de Sighvatrsýn laissaient leurs labeurs en friche durant une semaine.


Le chantier de l'étang semblait à l'abandon. Et pour cause, en ce lundi 23 mars, le Royaume entrait dans la Semaine Sainte. Les paysans et serfs du village commencèrent la journée par une longue baignade en la rivière qui était, à cette période de l'année, connue pour ses puissants pouvoirs curatifs, puis jouèrent aux dés, et de finalement répondre, par clans entiers, à l'appel des cloches de la messe.

L'étang, source de poissons pour le hameau, avait, de son coté, bien avancé. Commencé début septembre, les villageois s'étaient d'abord attelés à creuser un vivier de cent pieds sur vingt-trois pieds, avant d'y former un bief et d'élever un talus d'au moins dix pieds. Ils ne leur restaient désormais plus qu'à finir la digue en bois, détournant le cour de la rivière, ainsi que l'aménagement d'un ensemble de pieux en chêne contre la levée, enfoncés dans l'argile, afin d'éviter l'affouillement par l'eau du pied de la digue. Aussi exigeants fussent-ils, ces travaux étaient au final peu de choses comparés aux efforts de persuasion que les serfs déployèrent afin d'obtenir la manse sur sept parcelles de terre auprès de douze Jarls différents. Preuve d'un important morcellement foncier duquel le Royaume ne sortit jamais. Comme de coutume, l'étang promettait de connaître deux périodes successives : d'abord celle de l'évolage qui s'étendait sur une décennie et accueillait des pêcheries en moyenne tous les trois ans. Venait ensuite le temps d'assec (vidé) ; fertilisé par les dépôts de limons, le plan d'eau servait alors de champs pendant un an, avant d'être à nouveau noyé et redevenir un lieu de pêche au filet, à la nasse ou même à l'harpon de fer.

De manière générale, les étangs à poissons demeuraient un aménagement assez rare au Thorval, grâce à l'importance des lacs et des rivières qui grouillaient de saumons, de brèmes, d'anguilles, de perches, de truites, de gardons, de rotengles, de tanches, etc.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 29 sept. 2020 15:18
par Zaldo
La guerre sans fin (5).
26 mars 2043,

Image
Le Jarl Kristján (en sa forteresse) recevant une mauvaise nouvelle de son capitaine.


*


Le conflit opposant la Reine Marie au Jarl Kristján VI de Flagðheimr et à son alliée Aldviðr II empirait au fil des mois. Après avoir notamment été marqué par l'attaque du convoi papal escorté par des guerriers royaux et le massacre du fortin de Flagðheimr en représailles, la lutte prenait dernièrement un tour plus remuant et violent, sans espoir de paix. Impliquant quelques gardes et une poignée de chevaliers, les accrochages gagnaient en intensité et se propageaient comme de l'ivraie. Que cela fusse en pleine forêt, sur une clairière, en fond de vallée, sur les hauteurs ou à l'orée des bois, les chroniqueurs rapportèrent pas moins d'une quinzaine d'escarmouches : 3 février, 6 février, 11 février, 15 février, 19 février, 20 février, 23 février, 25 février, 4 mars, 10 mars, 12 mars, 13 mars, 15 mars, 16 mars, 24 mars, 25 mars et 26 mars. Ses adversaires dénonçaient la Reine Marie, prenant part personnellement aux combats, pour son agressivité, ses petits coups de mains, ses provocations et les nombreuses incursions en leur territoire. Le 25 mars, elle fit, au cours d'un guet-apens, main basse sur le chancelier du seigneur Kristján VI et le retenait depuis prisonnier à la forteresse de Meltorfahamarr.

Dans un discours récent donné au chapitre de l'Abbaye Nostre-Dame des Ardents, l'Abbé-mitré Nikulás revint avec sévérité sur les évènements et menaça la Reine Marie, le Seigneur Kristján et la Seigneuresse Aldviðr d'excommunication s'ils ne cessaient pas immédiatement leurs querelles qui violaient la Paix de Dieu en pleine Semaine Sainte. De surcroit, l'Église redoutait que les évènements de la Guerre des Rois de la Montagne, ainsi que les chroniqueurs se plaisaient à la nommer, ne fussent que le prélude d'un futur conflit d'ampleur biblique. En effet, avec l'enchevêtrement des alliances de chacun, l'affrontement pourrait se généraliser à l'ensemble du royaume. La source originelle de la faide reposait, quant à elle, sur l'héritage du domaine de Vígjaœðri, la juridiction d'une dizaine d'enclaves éparpillées au sein de la région, ainsi que le ban sur neuf cent pieds des berges du fleuve Taufr.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 02 oct. 2020 14:56
par Zaldo
Regalia.
5 avril 2043,

Après de longues semaines passée à sillonner la campagne, ramper dans la poussière, marcher dans la boue et se battre contre des chevaliers ennemis, la Reine jugea qu'il était, pour elle, grand temps de prendre un bain et de se requinquer un peu. Eistla entra dans la chambrelle du donjon et versa un gros seau d'eau bouillante. Avachit sur le baquet, recouvert d'un linge qui la protégeait des échardes, Marie savourait l'instant et semblait même sur le point de s'assoupir. De son coté, la servante alla trier ses vêtements, jetés négligemment là quelques instants auparavant. Elle ramassa une tunique, un bliaud, une cotte de maille, une épée, une hache, des éperons, des bottes et... la couronne royale, celle dont la Reine se ceignait le front quasi quotidiennement ! Eistla ramassa l'objet et l'observa quelques instants, comme hypnotisée. Allait-elle oser s'en couvrir le chef et être suzeraine l'espace d'un court moment ?

« Eistla ? Froie mi deriere [frotte moi le dos], demanda soudainement la Reine
– Jo vieng estamment ! » accourut la paysanne en sursautant.


Image
La Couronne de fer de Sanct Ólafr.


Au total, le Thorval possédait huit regalia :

Le Sceptre du Berserker : masse d'arme en bronze, au manche couvert d'entrelacs norrois, surmonté d'une croix de Sanct Ólafr. L'insigne fut forgé au XIe siècle par un artisan anonyme.

La Hache du Destin : arme légendaire ayant appartenu à Bróðir le Fort, ancêtre fondateur du clan royal. Elle fut forgée en des temps immémoriaux par les Ljósálfar, elfes lumineux des croyances norroises.

L'Épée de la Montagne : arme légendaire de taille et d'estoc forgée en des temps immémoriaux par NæfR et Fáfnir, deux nains des croyances norroises. La lame contenait une inscription du Christ en alphabet runique : "Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je suis venu apporter, non la paix, mais le glaive". Le pommeau se constituait, quant à lui, de cinq lobes typiquement norrois.

La Bannière de Guerre : oriflamme tombé du Ciel et trouvé par le Jarl Ólafr qui, quelques années plus tard, sera élu et montera sur le trône de Thorval. Arborant un ours sur champs rouge, le clan royal en portait depuis fièrement les couleurs !

Les Éperons de Fer : insignes de chevalerie forgés au XIIIe siècle.

Le Manteau des Rois : immense et lourde cape en fourrure d'Ours portée par Bróðir le Fort, ancêtre fondateur du clan royal. L'habit fut confectionné en des temps immémoriaux par les Nornir, tisseuses des files du destin.

La Couronne de fer de Sanct Ólafr : forgée au XIIIe siècle après qu'Edda Ière perdit l'ancienne couronne de bronze [laiton] durant les croisades. La regalia se présentait sous la forme d'un cercle ouvert austère et sobre. Quasi dépourvue d'ornement, elle ne possédait ni émaux, ni rubis, ni perles, ni diamants, ni saphirs, ni émeraudes, ni or, ni argent, mais simplement du fer, métal dur et froid.

Enfin, l'Ampoule de Sanct Erlandr contenait le Saint Chrême servant à l'onction des Rois et Reines. Elle était précieusement conservée par l'Abbé-mitré de Nostre-Dame des Ardents.

A l'exception de l'Ampoule et du Manteau, peu pratique, les diverses Regalia jouissaient d'une utilisation quasi-quotidienne. Elles étaient, de fait, bien davantage que des objets cérémoniels sortis seulement à l'occasion. Les armes servaient par exemple lors des guerres.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 04 oct. 2020 19:41
par Zaldo
La Foi militante (14).
12 avril 2043,


Arvid constituait, avec neuf autres Jernlander, la garde rapprochée de l'ambassadeur du Kommandør au Thorval. En sept mois de présence, il put largement entrevoir non seulement les âpretés de l'existence mais aussi de quoi les Thorvalois et leur justice étaient capables. A coté, les agents du Sikkerhetsjeneste, et le Jernander moyen à plus forte raison, passaient presque pour de doux agneaux. En effet, les gens du Royaume possédaient une psychologie très rude, dure et violente. Une récente affaire judiciaire, dont il soupçonnât l'odieuse Foi Militante d'être à la manœuvre, le confirma dans son impression d'une terre sombre et brutale. Tout commença le 25 février dernier...

Image
En robe de pénitent, le moine Mortan se confrontant à son destin...

... quand un moine du monastère Sanct Benediktus de Forlǫg fut découvert en plein commerce obscène. L'homme fut alors rapidement enchainé et isolé du reste de la communauté, avant d'être traduit devant la célèbre Inquisition régionale de Ginnheilagrleiðar. Embarrassés par l'affaire, qui fit grand scandale, les juges soumirent le frère à la Question et en obtinrent des aveux le 28 mars. Convaincu de perversité envers trois petits oblats, de messes noires et de sorcellerie, Mortan fut défroqué et remis, quelques jours plus tard, au bras séculier. Le Jarl de Forlǫg [terre voisine de Meltorfahamarr où la Reine tenait régulièrement sa cour] ne trembla pas et le condamna à brûler sur le bûcher sous l'ovation de l'assemblée et la clameur des galeries ! Le Frère rendit ainsi son dernier souffle le 8 avril devant un abbé-mitré et une foule de trois cent personnes. De ce qu'il compris, cela était la punition minimale pour ce type de crime qui avait souillé la terre et qui requerrait, à cet effet, une purification par le FEU. La pédophilie (bien que le terme n'y exista pas) était, en cette civilisation paysanne et clanique, un acte moralement abominable, impensable et absolument inexcusable. Son auteur était réputé possédé par le Diable et ennemi de Dieu. Les peines pouvaient néanmoins se montrer plus charitables. Ainsi, dans certains fiefs, le coupable se retrouvait d'abord écartelé en place publique avant d'être brûlé et éparpillé aux quatre vents.

Depuis quelques semaines, Arvid se sentait suivit et observé. Les regards, autrefois méfiants, lui semblaient désormais résolument hostiles. Quelqu'un avait même fouillé les chambres où lui et ses compagnons d'arme dormaient. Enfin, Marie paraissait de moins en moins tolérer la présence d'une garde étrangères sur ces terres. Arvid se tenait donc prêt à la moindre éventualité et craignait une sombre machination du Chancelier royal pour se débarrasser d'eux et lutter contre l'influence Jernlander au sein du Royaume. Se sentant en danger, il reprit contact avec le Sikkerhetsjeneste et demanda un retrait provisoire mais immédiat afin de ne pas finir comme les Templiers. L'homme avait, en tous cas, un très mauvais pressentiment sur son avenir et celui de ses compagnons.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 06 oct. 2020 14:39
par Zaldo
La Foi militante (15).
17 avril 2043,

La corporation municipale de Valborg, composée du bourgmestre et des échevins, siégeait à la Maison communale en compagnie d'une ambassade [délégation] du royaume Drajask, arrivée il y a quelques jours par la mer. Les invités arboraient les ancestrales vêtements typiques des peuples du Caucase et professaient le christianisme oriental. Un des leurs maitrisait aussi parfaitement le Latin. Bref, les étrangers firent rapidement bonne impression auprès des clans bourgeois qui tenaient la ville. Le bourgmestre Kriströðr Eilífring, accompagnée de sa fille Ágáta, conduisait personnellement les négociations commerciales qui autoriseraient, en cas d'accord, les merciers de Drajaskie à vendre, à travers le monde, les œuvres artisanales confectionnées par les artisans de la Cité. Les discussions suivaient paisiblement leurs cours quand la grande cloche retentit à travers la ville. Que se passaient-ils ? De confus murmures, semblables au bruit de la marée montante, s’élevèrent au sein de l'assemblée. Le greffier entra brusquement, faisant tomber son chapel bleu d'hermine, et annonça la mort de l'évêque Fálki. Frappés de stupeurs, les riches bourgeois firent plusieurs signes de croix et demandèrent à Dieu d'accueillir son âme au Paradis. Reprenant ses esprits, le greffier ajouta que le clergé de la cathédrale avait profité de la confusion afin de révoquer les sièges du bourgmestre et de ses échevins (part laïque) au sein du chapitre canonial. Pire, les chanoines favorables à la corporation municipale avaient été aperçu entrain de précipitamment quitter la ville. Craignaient-ils d'être assassinés ? Un terrible complot se jouait. Gardant son calme, Kriströðr Eilífring souffla des instructions au greffier.

Image
La Cathédrale de Valborg.

Le chapitre des chanoines de la Cathédrale de Valborg fonctionnait de la même façon qu'à sa fondation au XVe siècle. Sa fin plénière était le chant quotidien de la Messe et la psalmodie des différentes heures canoniales. Au niveau juridictionnel, il agissait comme le Thing et le conseil de l'évêque : son avis ou son consentement demeurait nécessaire pour de nombreux actes d'administration. Enfin, le chapitre assurait un gouvernement collégial lors des vacances épiscopales et jouait un rôle prépondérant dans l’élection de l'évêque, consacré ensuite par le Pape. Sa composition se constituait au 2/3 du clergé de la Cathédrale et à 1/3 de laïcs. Ces derniers ne disposaient toutefois que d'un rôle de consilium et étaient soigneusement écartés de l'electio. Du moins telle fut la situation jusqu'à ce que la Foi Militante ne chasse les pouvoirs municipaux de la Cathédrale (Cf récit ci-dessus). Pour la première fois de l'histoire, ceux-ci risquaient de n'avoir aucune incidence sur l'identité du futur évêque.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 08 oct. 2020 19:13
par Zaldo
La Foi militante (16).
26 avril 2043,

Image
Les sombres et humides cachots de la forteresse royale.


L'ambassadeur du Jernland posa sa plume, se frotta le menton et soupira. Ses missives avaient-elles, ne serait-ce, que la moindre chance de parvenir intactes à son maître le Kommandør ? Après les évènements de la veille, demeurait-il toujours libre ? Les miliciens des Freres Crestiens du Sanct Nom placés en faction devant sa porte, et qui le suivaient dorénavant partout, prouvaient le contraire. Sa garde personnelle avait été accusée de viols et étaient désormais en lambeaux : trois périrent pendant l'accrochage avec les gardes royaux et sept croupissaient enchainés dans les sombres geôles de la forteresse. La gravité du crime justifiait, selon le Chancelier royal, la prison fermée. Celui-ci était un véritable dur à cuir, fin intrigueur, chef de la Foi Militante et premier contempteur des intérêts Jernlander au Thorval. Jouissant des bonnes grâces infinies de la Reine, l'homme paraissait redoutable et inamovible.

D'après les rumeurs, la partie accusatrice possédait déjà douze témoins en vu du procès que la suzeraine jugera en personne avec trois jurés. De son coté, non libre de ses mouvements, Vindheim [l'ambassadeur] avait grand mal à préparer la défense de ses hommes, et c'était sans compter sur leur réputation de mercenaires... le verdict semblait joué d'avance. Ses efforts en valaient-ils la peine ? D'autant que, réflexion faite, Vindheim se fichait bien du devenir de son ancienne garde, n'ayant jamais su apprécier ces pignoufs arrogants du Sikkerhetsjeneste seulement bons à l'encadrer, le surveiller et à le menacer au moindre échec. Au fond, se disait-il, les Dødningehode [nom de l'escouade signifiant "Tête de mort" en Jernlander] méritaient leur sort et ne faisaient que récolter ce qu'ils avaient semé. Pris de colère, le diplomate envisagea même, à cet instant, de répondre aux vœux du Chancelier royal, qui l'y invitait pressement depuis hier : tourner casaque et abandonner le Jernland au profit du Thorval. Cela consistait à signer son arrêt de mort et Erik Vindheim le savait. Que faire ? Marie saura-t-elle le protéger des hommes du Sikkerhetsjeneste et du courroux du Kommandør ?

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 10 oct. 2020 11:35
par Zaldo
Une affaire de famille (2).
30 avril 2043,

Image
La forteresse royale s'agitait après la rupture Jernlander.


L'abbé-mitré Pétr, Chapelain de la Reine et membre éminent de la Foi Militante, se tenait près de l'amas d'oiseaux sur lequel il effectuait un exorcisme. Personne n'avait encore osé y toucher. Mauvais présage ou magie noire, le clergé local se démenait pour conjurer le sort. De leur coté, les Westréens Tom et Edna enquêtaient sur les remparts et auprès des guerriers en patrouille cette nuit là. Les évènements impliquant la garde rapprochée du diplomate Erik Vindheim avaient définitivement ruiné les relations Jernlando-Thorvaloises. La rupture du pacte de protection semblait consommée et l'attaque Jernlander imminente. Face au péril, la Reine négocia une trêve avec Aldviðr II et Kristján VI, et accélérait depuis la levée du ban. La garnison de Meltorfahamarr doubla, passant de cent cinquante à trois cents hommes, et les chevaliers se déversaient continuellement dans la forteresse. Au fur et mesure que la nouvelle se diffusait, les vassaux et arrières-vassaux convoquaient également leurs osts respectifs. Le son des olifants retentissait en chaque château, forteresse et grand skáli du royaume.

Dans la Salle de la Cathèdre, Marie galvanisait ses guerriers qui répondaient par des clameurs et un tumulte toujours plus assourdissants. Le Chancelier royal prit alors la parole pour dénoncer le Vestriland [Jernland] dont le comportement violent prouvait la culpabilité et la tromperie. Ajoutant que face à pareille traitrise, l'hôte se retrouvait, par les antiques coutumes norroises, libéré de son devoir d'Hospitalité et pourvut du Droit, non moins ancestral, de vengeance. Le trône n'avait donc violé aucune loi mais agit en Glaive de Dieu pour révéler le vrai visage du Vestriland. Bien plus tard, un coursier rapide apporta une missive du Grand Joupan Ladislav. Le savant briton Percefal, 71 ans, fit la retranscription du Latin (ci-dessous) en Vieux thorvalois. Heureux, celui-ci maitrisait parfaitement près de deux cents dialectes vieux-thorvalois.
Chère Dame Marie,

C'est grâce à ta détermination et à ton soutien moral sans faille que nous nous sommes libérés de l'emprise des bour-
-mestres, des marchands et des usuriers en la matinée, désormais célèbre, des Laudes Sanglantes ! Ayant nous-mêmes
mailles à partir avec les brigands Jernlander, qui sont des païens assoiffés de sang, je te propose une alliance entre nos
deux royaumes, entre le pays de la redoutable Garde Thorvaloise et celui de Radan le Grand ! Faisons les périr ensemble !

Ladislav V

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 12 oct. 2020 16:03
par Zaldo
Surnaturel ici-bas.
5 mai 2043,

Image
Une des pages du Bestiaire di Miðgarðr.


Douze années passèrent depuis sa venue dans le royaume. Longue période que Percefal réserva à l'étude, à la traduction, à l'écriture et à la connaissance des traditions norroises desquelles il put puiser à foison. Parut en l'An de Grâce 2036, son dernier roman en date fut par exemple presque entièrement écrit au Thorval. Les choses ne furent néanmoins pas toujours idéales ; en effet, l'homme vécut l'Affaire du Sel aux premières loges et faillit se faire occire au cours des troubles subséquents. Y cherchant initialement refuge, Percefal servait depuis l'été 2039 en tant que clerc à la cour de la Reine Marie. Ses services consistaient principalement à l'écriture et à la traduction de lettres. Une occupation qui ne l'empêchait toutefois pas de se consacrer à son actuel roman, relatant la genèse de la Terre du Milieu, ainsi qu'à d'autres études qui le passionnaient. Dernièrement, le savant avait conclut la retranscription en gallique d'un manuscrit monastique vieux thorvalois dénommé Bestiaire di Miðgarðr. Le livre, enluminé au XVIIIe siècle, offrait fables et moralités sur les animaux peuplant la Skadinavie, c'est-à dire le Thorval. Contrairement à d'autres bestiaires, il s'intéressait également aux créatures surnaturelles et aux plantes magiques. Cela n'étonna pas Perceval dans la mesure où la Foi chrétienne locale liait intimement le monde visible au monde invisible. Le Thorval restait donc une terre où Dieu et ses Saints se manifestaient de façon sensible aux Hommes. Et cela couramment et régulièrement, Dieu étant proche de son peuple.

Ci-dessous un registre des créatures et bêtes surnaturelles vivant dans le Royaume et relevées par le Bestiaire di Miðgarðr. Celles-ci tiraient leurs origines non seulement des croyances norroises mais aussi de celles des peuples slovianes et lutaniens (slaves et baltes ; dont les langues respectives étaient le vieux sloviane et le vieux lutanien) qui peuplaient les terroirs thorvalois orientaux.

Ljósálfar (Elfes lumineux) : ~ 500 000
Dökkálfar (Elfes ténébreux) : ~ 300 000
Fylgjar (Figures surnaturelles tutélaires d'un clan ou d'une personne) : ~ 45 000
Dvergar (Nains) : ~ 330 000
Tröll (Trolls) : ~ 100 000
Ǫnd (Fantômes) : ~ 77 000
Draugar (Créatures vampiriques) : ~ 11 000
Umskiptingar/Boginky (Chanjons) : ~ 12 000
Valrhrafnar (Corbeaux surnaturels) : ~ 6 000
Landvættir (Esprits de la nature) : ~ 13 000
Sjóvættir (Esprit de la mer) : ~ 8 000
Skogvættir (Esprits des forêts) : ~ 10 000
Fjallvættir (Esprits des montagnes) : ~ 4 000
Nykrar (Esprits aquatiques) : ~ 2 000
Helhestrar (Chevaux surnaturels malicieux) : ~ 100
Mara/Zmore (Esprits liés aux cauchemars) : 7
Niðsi/Polevik (Lutins) : 90 000
Linnormrar/Żmij (Dragons) : 4
Oknyttar (Petites créatures surnaturelles) : ~ 185 000
Gamajun (Oiseau prophétique immortel) : 1
Porońce (Démon) : 16
Álfr/Wiła (Fées) : ~ 8 000
Żar-ptak (Oiseau de feu) : 1
Rusałka (dames blanches) : ~ 340
Baba Jaga (figure féminine surnaturelle ambiguë) : 1
Autres créatures surnaturelles norroises, slaves et baltes non-citées : ~ 880 000
Autres créatures inconnues ou mystérieuses : ~ 950 000

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 13 oct. 2020 19:14
par Zaldo
Fin d'une époque.
9 mai 2043,

Image
Les porcs du Jarl Jensi d'Hàrland bien rassasiés.


L'an de Grâce 2030 fut une époque notable pour le Monde Thorvalois. En effet, ce fut, courant de cette année-ci, que les principes de la comptabilité furent pour la première fois introduits à la campagne. Les Intendants eurent alors pour devoir de tenir des registres. Ces derniers se présentaient sous la forme de parchemins, reliés ou non. Les méthodes utilisées restèrent toutefois extrêmement rudimentaires, approximatives et irrégulières. Ainsi, une année entière pouvait passer sans que personne n'ouvre le registre, ni ne s'en inquiète le moins du monde. Pire, l'outil se propagea au final assez peu et seule une poignée de seigneurs ou d'abbayes s'y intéressa. La grande majorité s'en détourna. Et qu'en restait-il treize ans plus tard ? Alors que le Frère Eldir de Jensigarðr brulait dans d'immenses buchés des vanités les livres de comptes de la ville, que le Jarl Jensi d'Hàrland, oncle de la Reine, offrait le sien aux cochons, et que la seigneuresse Hella de Myllaen s'en débarrassait dans les douves de son château, l'An de Grâce 2043 constituait indubitablement la fin d'une époque, l'abandon de la comptabilité, tant au sein des campagnes que les villes (à l'exception notable de la forteresse bourgeoise Valborg), et la victoire éclatante contre une tentation absolument pernicieuse, païenne et mammonique. Au même moment, le bon pape Léon XIV publiait une encyclique visant à réveiller les tièdes Églises de Dytolie et à lutter contre les superstitions encore présentes dans la Foi. Nul doute qu'une telle purification risquait d'être très difficile et avait, de fait, peu de chances de se produire ou de réussir au Thorval. La Papauté devait, pour encore un temps, se contenter de la christianisation des vieux rites populaires.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 15 oct. 2020 13:47
par Zaldo
La vie au milieu des champs (30).
15 mai 2043,


Image
Quelques chaumières de Faraheimr.


Une troupe de chevaliers passa ce matin près du village. La veille, ce fut une bonne dizaine de guerriers à pied équipés d'armures en cuir et de cottes de maille. Tous n'avaient qu'une direction : le château du seigneur Jensi III. Plusieurs paysans et paysannes avaient eux-mêmes participé à la levée et constituaient depuis une part non-négligeable de la garnison. Ils y étaient équipés, nourris et entrainés. A Faraheimr, les serfs continuaient, eux, à travailler malgré la convocation du ban, signe de guerre qui, au vu des attroupements martiaux partout dans le royaume, promettait d'être de très grande ampleur, bien au delà des petites, mais très nombreuses, faides seigneuriales et claniques. A cet effet, les habitants du village avaient garnis trois importantes charrettes et se tenaient prêts à fuir vers le château au moment venu.

En attendant, chacun se concentrait sur son labeur. Elsebe et ses trois jeunes fils posaient le beurre fraichement moulé dans des pots de grès recouvert d'eau salée. Non loin, Frægr et Gunnlǫð s'attelaient à la moule en bois ainsi qu'au barattage, remontant ainsi jusqu'à Hallgerðr et ses enfants qui, de leur coté, trayaient les vaches, du moins quand les veaux du printemps ne réclamaient pas leur part du blanc nectar. En cas d'invasion, l'ensemble des hameaux alentours reçurent pour instructions d'amener avec eux vaches, fromages et meules de beurre. En effet, rien de précieux ne devait tomber entre les mains des soudards du Vestriland [Jernland]. Le beurre, par exemple, était la première graisse non seulement des pauvres, mais aussi des Jarls avec le saindoux et le lard. Il eut historiquement toujours une place de choix en Skadinavie et chez les peuples barbares. Au contraire des Hellènes et des Romans qui, de longs siècles durant, ne l'aimèrent guère. Dégoutés, ces derniers s'en servirent même, en leurs temps, comme d'une crème beauté. En somme, la vie continuait au sein des villages dans l'attente d'un assaut Jernlander qui se voulait toujours imminent, mais moins qu'après la rupture de l'alliance de protection, vieille de quatre-cent quarante ans.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 17 oct. 2020 23:09
par Zaldo
La vie au milieu des champs (31).
22 mai 2043,


Image
La Voie du Diable en cours d'aménagement en vue de la guerre. Le nom venait des créatures
malfaisantes qui y rodaient la nuit ou par temps d'orage.


Lorsqu'il eut terminé d'enfoncer le pieu, Ívarr remonta et, avec les autres serfs, recouvrit le trou de loups d'une fine couche de pierres, de terre et de végétations. Largement assez pour le dissimuler aux yeux des voyageurs non-avertis et encore davantage à ceux des Horsains. Le piège était le dernier d'une longue série installée ces derniers jours sur la Voie du Diable, ainsi que dans les proches alentours. L'objectif était de ralentir, voir d'arrêter la marche des guerriers du Vestriland [Jernland] dont l'invasion se faisait toujours attendre mais demeurait encore assez probable. A la fin des travaux, le capitaine regroupa les serfs et chargea chacun d'eux de rapporter l'emplacement des fosses à leurs clans et amis respectifs. Alors que la nuit s’apprêtait à tomber, Il les laissa ensuite rentrer au village. De similaires aménagements se déroulèrent sur toutes les routes pierrées du royaume, celles que l'adversaire avaient le plus de chance d'emprunter. Certains seigneurs du Nord s'entendirent même avec des brigands. Contre argent, ceux-ci s'engagèrent notamment a attaquer et à harceler les troupes étrangères. Personne n'y croyait mais il valait mieux avoir les écorcheurs avec soi, y compris sans certitudes, qu’ouvertement contre soi.

Le Royaume possédait une toile routière peu dense. Sétendant sur une longueur d'environ 1300 lieues, l'essentiel (98%) se présentait sous la forme de chemins de terre locaux, passant à travers champs, prés et forêts. Les voies pierrées en constituaient le reste et demeuraient largement exceptionnelles. Elles se trouvaient sous la juridiction d'une vaste foule de Jarlar qui y appliquaient leurs propres coutumes et prélevaient également leurs propres péages. L'état des chaussées laissait souvent à désirer, moins au niveau du revêtement, relativement bien entretenu, que de l'immense végétation qui les environnait, tels que des bois, des sous-bois ou des haies. Une flore si dense qu'elle envahissait même la voie, offrant une excellente cachette aux brigands qui n'avaient dès lors plus qu'à fondre sur les malheureux voyageurs sans être vu. Une véritable gageure pour les marchands. Au final, la toile routière du Thorval était essentiellement locale, régionale au mieux en de rares endroits.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 20 oct. 2020 15:23
par Zaldo
Une affaire de famille (3).
30 mai 2043,

Image
Des guerriers entrain de déverser de la poix bouillante lors de la bataille d'Arfiland en 2042.


La basse-cour de Meltorfahamarr s'animait comme toujours, alors même que les risques d'une attaque Jernlander étaient, selon les rapports d'éclaireurs envoyés aux marches nord-ouest, largement retombés. Malgré tout, la forteresse royale continuait à se préparer à la guerre. Marie en supervisait les préparatifs en personne et entra dans la maison de Dálkr l'Apothicaire. Ce dernier s'y trouvait au chevet de trois immenses chaudrons. Il ne l'entendit guère entrer et sursauta, avant de s'incliner légèrement et de la laisser admirer son travail : des tierçons et des tierçons de poix bouillante destinée aux assaillants ! Le savant eu un sourire narquois et ria malicieusement. Gnegne gnegne gnegne.

Revenant dans la basse cour, la Reine aperçut son amant (secret) Lofarr qui patrouillait d'un air triste et frustré. L'homme déplorait la suspension, pour cause d'état de guerre, de la fameuse Mêlée de Sanct Hallvarð (15 mai) où il eut tant aimé accomplir des prouesses et prouver sa valeur au combat. Marie le savait et chargea une servante de lui donner, en son nom, rendez-vous près du puits à Complies. Peu après, la suzeraine fut appelée aux portes et accueillit une députation du royaume Drajask dont les terres se situaient dans le Caucase, aux confins du Slávijǫrð [monde slave], voir même au delà. Elle loua leur courage de se montrer par des temps si incertains et les invita à la suivre dans la salle de la Cathèdre. Aidée d'interprètes, l'entrevue s'étala sur le reste de la matinée. La Reine accepta la présence d'un diplomate Drajask à sa cour et lui attribua même la chambrelle vacante de l'ex-ambassadeur Jernlander. Au grand dam des étrangers, elle dû, en revanche, poliment décliner l'invitation à un prochain tournoi de chevalerie à cause des troubles et risques de guerre au sein du Royaume. Après que les Drajask fussent partit, Marie resta seule devant un pots à bière et repensa à Teodora. Que devenait-elle ? Avait-elle influé sur l'alliance proposée par le Grand Joupan aux lendemains de la rupture Thorvalo-Jernlander ? Quand le mariage aura-t-il lieu ? Autant de questions sans réponse.

Le soir venu, la Reine alla voir Lofarr et s'échina à lui remonter le moral. Ne souhaitant pas le voir ainsi, elle lui promit d'autres combats et jura être fière de lui. Le garde releva un peu la tête mais semblait toujours quelque peu dépité. Alors, comme pour porter le coup de grâce, Marie déposa un baiser sur sa joue et s'en alla. Lofarr en tressaillit.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 22 oct. 2020 18:07
par Zaldo
La Foi militante (17).
6 juin 2043,

Image
A Valborg, tout allait bien ou presque...


Lors d'un parlement matinal, le bourgmestre et les échevins de Valborg reçurent l'ensemble des merciers de la ville afin de s'entretenir sur le réapprovisionnement en grains en vue des prochaines moissons. La mission s'annonçait délicate tant le bourg recelait d'ennemis et manquait d'alliés. Kriströðr Eilífring comptait toutefois sur la charité chrétienne de chacun au sein des campagnes pour ne pas abandonner les bourgeois à la famine. Les champs, prés et bétails de la Cité représentaient une bonne réserve de nourritures mais ne suffisaient guère à nourrir tout le monde. Les Drajask étaient, de leurs cotés, repartit il y a quelques jours avec un bon accord commercial qui leur permettait de vendre à l'étranger les œuvres artisanales confectionnées dans la ville. Le tout sans payer de taxe et aux seules conditions de rémunérer les artisans en monnaie de bon aloi et d'utiliser le port de Valborg. Celui-ci se situait sur l'estuaire de l'Hraustligr et jouxtait la ville, enserré entre les murailles et les eaux. Il possédait deux pontons de bois pour les débarquements, ainsi qu'un dédale plus ou moins anarchique de chais en bois servant au stockage. Les allées étaient constamment encombrées, autant que les berges par d'innombrables ferja [bateaux de pêche] et quelques karvi [bateaux de marchandises]. La promiscuité des installations rendait les lieux insalubres et multipliait les risques d'incendie. A cet effet, toute torche ou feu y restait rigoureusement interdit par temps de fort vent. Enfin, de part sa position géographique, le port était soumis aux aléas des crues et autres grandes marées d'équinoxe. Malgré ses défauts, l'endroit pouvait largement assurer le commerce souhaité par les Drajask. D'autant qu'il allait bientôt connaître des travaux de fortification afin de le protéger des pillages.

Kriströðr Eilífring était satisfait, voir même heureux. Après la terrible guerre de la fin et début d'année, la seigneuresse Aðísla IV de Þyriland semblait enfin disposée à respecter le Traité et a laisser Valborg vivre en paix. En outre, le chapitre canonial n'avait toujours pas réussi à combler les sièges laissés vacants par les chanoines (pro-bourgeois) en fuite et ne pouvait, de fait, élire le futur évêque. La situation était complètement bloquée, cela, au grand plaisir du bourgmestre qui, en colportant d'horribles rumeurs, était parvenu à y semer la division et à atteindre la Foi Militante. Soudain, un homme du guet entra, le visage ensanglanté, s'abima en excuses et annonça à Kriströðr Eilífring que sa fille Ágáta avait été raptée. Le bourgeois en bondit d'effroi.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 24 oct. 2020 12:18
par Zaldo
La vie au milieu des champs (32).
10 juin 2043,


Image
Nord du royaume, l'armée du Jarl Eldiárn V de Gildrland rentrant chez elle.


L'absence de batailles, d'escarmouches et de mouvements inquiétants aux marches Nord-ouest rendit la mobilisation des osts chaque jour de moins en moins acceptable. Très vite, un nombre grandissant de vassaux et de paysans réclamèrent le droit de rentrer sur leurs terres en vue des prochaines moissons. Les Jarlar n'eurent peu à peu d'autres choix que d'accéder aux diverses demandes et de proclamer la dissolution des bans et la fin des grandes garnisons. Ainsi, plusieurs centaines de petites armées sillonnaient les chemins du royaume, bannières au vent, en direction de leurs foyers. Simultanément, les serfs fauchaient hardiment l'herbe des vieux prés, avant de les retourner et de les laisser sécher. Les merciers des villes, quant à eux, se lançaient à travers les campagnes avec l'espoir d'obtenir, au mois de juillet, le grain au meilleur prix. Plusieurs d'entre eux, hélas, tombèrent dans les trous de loups, aménagés quelques semaines auparavant sur les routes pierrées, et moururent peu de temps après de leurs graves blessures.

La rupture Thorvalo-Jernlander fut l'évènement le plus grave depuis le diffus et gigantesque chaos provoqué par l'Affaire du sel à l'été 2039. La malveillance Lébirienne, nation désormais disparue, tança très sérieusement le pays qui faillit sombrer littéralement. Malgré les épreuves, le Thorval ne vit en surgir ni sentiment d'appartenance à une éventuelle proto-Nation, ni la moindre once de fierté patriotique. En allait-il être autrement avec les tensions guerrières Jernlandaises ? Non, au contraire : si seigneurs et clans attendaient une chose avec impatience, c'était bien de reprendre leurs intrigues, leurs faides et leurs guerres privées. Rien n'avait ainsi véritablement changé : chacun chez soit, et les vaches seront bien gardées. Vive le Clan !

Et pendant ce temps, le coursier en charge de remettre l'invitation de mariage à la Reine Marie chevauchait toujours à travers les campagnes et promettait d'arriver d'ici une bonne quinzaine de jours. De son coté, Ágáta, la fille du bourgmestre de Valborg, enlevée dernièrement, se réveillait chaque matin dans un cachot sale, sombre et humide, sans rien connaître de l'identité de ses ravisseurs, ni un traitre mot du dialecte vieux thorvalois de ses geôliers. A tord ou à raison, la jeune femme vivait dans la peur et craignait d'être violée.

Re: Fenêtre sur le pays

Publié : 26 oct. 2020 16:16
par Zaldo
Croisement (1).
17 juin 2043,

Image
Les fresques que contemplait l'abbé Lars.


Le vieil abbé mitré Lars III déambulait lentement dans l'Abbaye Nostre-Dame des Prés, peu après avoir chanté la Tierce en compagnie du chapitre canonial. L'homme d’Église s'arrêta et posa soudainement les yeux sur les hauteurs du chœur desquelles s'élançaient de monumentales fresques. Ces dernières représentaient des épisodes de l’Évangile tels que le massacre des Innocents et la Présentation de Jésus au Temple, mais aussi l'apparition de Notre Dame à Heiðrekrland en l'An de grâce 1216, ainsi que la vie de plusieurs Saints locaux. L'ensemble paraissait remarquablement bien entretenu à l'exception de certaines franges des vies de Sanct Hervǫr et Saint Hákon où les couleurs s'affadirent avec le temps. Lars III vit le contraste et se promit d'évoquer le sujet au cours du prochain chapitre. Ces anciennes peintures méritaient bien une cure de jouvence, d'autant que l'Abbaye possédait en son sein quelque uns des meilleurs moines enlumineurs du Royaume. Les Frères Mikjáll et Bjartr s'en feraient même une joie toute particulière. Au Thorval, les églises, romanes, gothiques ou bois débout, étaient recouvertes de peintures murales. On disait même qu'elles n'étaient réellement achevées que lorsqu'elles se trouvaient agrémentées d'un revêtement peint digne de la Maison du Seigneur. Pourtant, la peinture ne constituait au Thorval pas un art mais un artisanat pratiqué par des artisans, miniaturistes et enlumineurs.

L'abbé mitré se sentait, de son coté, particulièrement fier d'avoir de si bons moines parmi les siens. De fait, les campagnes n'avaient pas besoin des villes et pouvaient facilement s'en passer. Le poids politique, économique, militaire, savant et culturel de ces dernières était anecdotique comparé aux pagus ruraux qui formaient le cœur et l'âme du monde Thorvalois. Ainsi, les cités pouvaient, à l'image de Sodome et Gomorrhe, disparaitre dans un déluge de Feu sans que personne ou presque ne le remarque. A l'inverse, les habitants du bourg souffraient d'une dépendance vitale à l'égard des villages. La situation plaisait bien à Lars III, lui véritable évêque des champs !

Plus tard, le clerc fit crier une bulle épiscopale dans l'ensemble des paroisses sous sa juridiction et même au delà, ce qui ne se fit pas sans querelles entre abbés rivaux. Les déclamations publiques appelèrent à un « Croisement cuntre li cendreux li paiens mescreant d'occident ! » et invitèrent les curés à célébrer en chaque jour de la férie [sans fête particulière] une messe votive à l'intention de la conversion des Vestrilandais [Jernlander] et de la mise à bas du Tyran qui les oppressait ! « Deus le veult ! Deus le veult ! Deus le veult ! Deus le veult ! Deus le veult ! » commença-t-on très vite à clamer avec ferveur au sein des hameaux et des châteaux de la région.