Les dieux et les hommes du Kishū [RP]

Ventélie 104
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Frederick St-Luys
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Les dieux et les hommes du Kishū [RP]

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Les dieux et les hommes du Kishū

Depuis la nuit des temps, les sages affirment qu’au Kishū, les mondes spirituels et matériels sont plus proches qu’ailleurs, et que celui qui y vient pour chercher la paix intérieure pourra la trouver avec plus d’aisance qu’en autres lieux. Cette sensibilité a également conduit les Kishiens à reconnaître l’existence des dix millions d’esprits et dieux peuplant leur archipel, et à concevoir depuis des siècles leur existence en harmonie avec ces êtres, ces kami, qui peuvent être tour à tour protecteurs, indifférents, ou hostiles. Mais ils sont avant tout l’émanation de chaque élément du monde lui-même – des montagnes aux objets les plus anodins du quotidien. Ils ne sont ni des présences impérieuses et sinistres similaires au souverain dieu devant lequel se prosternent dans la crainte les monothéistes, ni les agents abstraits du monde mécaniste et glacé qui fait figure d’idole nihiliste des matérialistes marxistes et des légistes liangois.

C'est vrai qu'il est facile de considérer que ceux qui prétendent avoir vu, entendu ou même senti le passage des dieux sont des fous ou des escrocs. Après tout, plusieurs patients de l’asile d’Uyonayama se seraient récemment échappés, sans pouvoir être retrouvés… Mais chaque mystère cache-t-il une imposture ? Chaque mythe le récit rendu méconnaissable par les ans d’une vulgaire guerre intertribale préhistorique ? Après tout, et si les prêtres Kishinto avaient raison ? Et si la déesse protectrice de Kiyano-jima veillait bien sur les hôtes humains de son île, à sa manière ?

L’histoire que vous lirez ici est l’histoire des hommes, de leurs existences, et de leurs rapports avec ces kami, à la fois omniprésents, et toujours distants. Mais, par leur silence même, ne contribuent-ils pas à façonner l’existence des habitants du Kishū… ?

Dramatis personae


Le dramatis personae liste les personnages, petits et grands, intervenant dans les récits de ce sujet. Il sera complété au fur à mesure de leurs apparitions.

L'autre monde
  • Kayo: Déesse protectrice de Kiyano. Divinité du vent et des renards, qui souffre parfois de problèmes de procrastination. Sœur cadette d'Inari
  • Yuya: L'habile majordome de Kayo.
  • Iju: "Rusée renarde", et l'une des principales assistantes de Kayo.
  • Inari: Déesse du riz, vivant en retrait du monde des hommes, dans les montagnes du Chikkai. Sœur ainée de Kayo. Est souvent accompagnée d'une délégation de renards célestes (tenko).
  • Yuzuga: Dieu protecteur de Tsugari, la deuxième île du Kishū. Frère cadet de Kayo, et demi-frère d'Inari.
  • Tamaanten: Dieu de la justice et de la guerre, venu de lointaine Janubie, portant toujours une armure et une lance (yari). Il est tout particulièrement vénéré dans les monastères bouddhistes.

La famille royale et son entourage:
  • Hirai Uetsugu: Roi (Ohu) du Kishū
  • Hirai Chiie: Reine du Kishū.
  • Hirai Yoshinao: Troisième et plus jeune fils du roi du Kishū: un enfant curieux, dont certains disent que l'imagination est trop active
  • Hirai Keiko: Deuxième-née de la famille royale, à l'aube de l'adolescence.
  • Hirai Uestuna: Prince héritier. Jeune homme de vingt ans.
  • Yanzan Sumako: Gouvernante de la princesse Keiko
  • Okabe Mirai: Gouvernante du prince Yoshinao. Ancienne commando de la marine Kishienne.

La politique:
  • Takatsukasa Kanade: Daisho-Daishin (premier ministre) du Kishū

Autres:
  • Sakatomi Tatsuo: Un vieillard ayant du répondant. Président de l'association des riverains en colère dans la municipalité de Yakatsu.

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Frederick St-Luys
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Re: Les dieux et les hommes du Kishū [RP]

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1. En passant par les bois

Cela faisait assez longtemps que Kayo n’avait plus utilisé ce sentier zigzaguant entre les pins aux formes élancées, formant autant d’épingles à cheveux sur les pentes abruptes d’une colline boisée. En fait, elle n’était plus passée par ici depuis l’ouverture de la route, plus bas dans la vallée. On ne l’entendait pas depuis le chemin, car elle courrait en contrebas de la pente opposée, ce qui entretenait l’espace d’un instant l’illusion d’une parfaite paix et sérénité. Le vent, toujours présent en cette saison, mais aujourd’hui réduit à une douce brise, faisait remuer les épines des pins, tandis que le ruisseau courant entre les arbres ajoutait sur murmure à une ambiance sereine.

C’était exactement le type d’endroit dont j’avais besoin, soupira intérieurement Kayo, en ne manquant pas de jeter un regard noir au petit bout de téléphone portable dépassant de la poche gauche de son jeans.

Elle l’avait mis en mode avion avant de s’éclipser, et les sollicitations avaient du s’accumuler depuis sa décision d’effectuer cette promenade impromptue en forêt. Débutée au milieu de la nuit. Depuis l’autre côté de la ville. Loin.
Un sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu’elle imagina la réaction de Yuya, allant de pièce vide en pièce vide dans le temple, la cherchant désespérément pour la tourmenter avec l’une ou l’autre obligation liée au festival.

-Y a le temps, murmura-t-elle en baillant.

Elle réajusta le châle rouge vif par-dessus le col de sa veste blanche, et poursuivit le long du bucolique sentier forestier, atteignant un petit col, à partir duquel le terrain descendait en pente douce...
… pente sur laquelle la promeneuse tomba nez-à-nez avec un attroupement d’une soixantaine de personnes, portant des pancartes, des porte-voix, et entourant un petit groupe d’ouvriers en tenue de chantier, postés à côté d’un petit camion garé sur un chemin de graviers et dont la benne contenait déjà plusieurs souches et gros rondins. Ceux-ci avaient visiblement été coupés à proximité, agrandissant une clairière. Deux policiers, l’air assez embarrassés, se tenaient à proximité, les bras croisés. Leur seule présence semblait maintenir à distance respectueuse les protestataires.
Clignant des yeux avec perplexité, Kayo vit l’un des hommes au premier rang, un petit vieillard à la courte barbe blanche, se faire donner l’un des porte-voix par une femme l’accompagnant.

-Nous avons ici une pétition avec les signatures de plus de quatre cent riverains de la municipalité de Yakatsu, et demandons l’interruption immédiate de ces travaux ! Vous êtes en train de causer un dommage impardonnable à notre nature et à la qualité de vie de l’ensemble des habitants de la municipalité !

Les ouvriers semblaient être en train de débattre entre eux. Le vieillard continua de les interpeller :

-N’avez-vous pas honte, de participer à cette entreprise ? Vos aînés ont pendant des générations veillé à protéger les forêts du Kishū : elles sont la source de sa santé, de sa prospérité, et les demeures des kami !

Sa plaidoirie s’interrompit un instant, comme il était pris d’une quinte de toux.

-J’ai sur cette feuille les noms de tout ceux qui ont signé la pétition. Écoutez bien, puis dites-moi si vous comptez continuer ce crime! J'ai... Uzan Nosuke, Motonobu Tarou, Watanabe Kaoru...

Pendant que le vieillard égrenait cette litanie de noms de réfractaires devant des ouvriers de plus en plus mal à l’aise, Kayo avait poursuivi sa descente le long du sentier, et se trouvait à présent aux derniers rangs du petit attroupement. Sa taille assez haute comparée au Kishien moyen lui permettait encore d’entrevoir ce qui se passait près du camion, mais elle choisit tout de même de tapoter l’épaule d’une lycéenne en anorak vert.

-Pardonne-moi, mais pourriez-vous me dire ce qu’il se passe ici ? Demanda sur un ton curieux la randonneuse.

L’autre se retourna à moitié, examinant d’un bref coup d’œil la nouvelle venue. Son regard s’arrêta plus longuement sur les pieds chaussés de sandales de celle-ci, avant qu’elle ne secoue la tête, et réponde :

-Nous manifestons contre la construction de la nouvelle route. Ils veulent détruire 60 hectares du bois ici, et détruire la ferme du vieux Sakatomi Tatsuo ! Ça fait une semaine que c’est partout dans la presse. Est-ce que vous vivez sur le mon Yankei, pour ne pas en avoir entendu parler ?
-Eh… quelque chose dans le genre, oui, répondit-elle en se grattant la tête avec un sourire bénin. Je suis juste ici pour me promener, et me changer les idées...

La lycéenne opina vigoureusement, et désigna les ouvriers :

-Et bien, si des gens comme ça détruisent toute notre forêt parce qu'un politicien trouve que la vieille route ne suffit plus, ça sera fini les ballades au calme. Venez participer avec nous !
-Eh… je ne suis pas sûre que...

Manu militari, Kayo fut accompagnée jusqu’au premier rang, et se retrouva à quelques pas derrière le vieux Sakatomi, qui finissait d’énumérer les noms des riverains pétitionnaires.

-… Seii Naomi. Tout ces gens refusent ce projet malfaisant! Que le maire et madame Takatsukasa viennent voir ici ce qu’ils font !

Pendant que l’homme embrayait dans une diatribe plus politique, la randonneuse parvint à s’éclipser, et à se diriger de nouveau le plus discrètement possible vers l’arrière du groupe. Si jamais elle parvenait à retourner au sentier...

-… peut-être que depuis Azai, ils ne se rendent pas compte, mais chaque arbre coupé…

La voix du vieillard ralentit brusquement, avant de s’arrêter complètement. Curieuse, Kayo se retourna, et vit la raison de ce soudain changement de ton.
Le long du chemin de graviers qu’avait utilisé le camion des ouvriers, un nouveau groupe était en train de s’approcher. Il s’agissait d’une douzaine d’hommes et de femmes en longues robes blanches, brunes et rouge vif : trois d’entre eux marchaient en tête du petit cortège, le premier, probablement le kannushi du sanctuaire voisin, un homme d’un certain âge, marchant la tête haute et couverte d’un chapeau sombre, suivi de deux femmes jouant de la flûte. Les six hommes derrière portaient une châsse richement décorée de boiseries dorées, de statues d’oiseaux et de poissons, encadrant une petite porte derrière laquelle on ne pouvait que deviner la statue du kami local.
A l’approche de la procession, la plupart des protestataires s’inclinèrent. Les ouvriers, l’air incertains, retirèrent leurs casques. Debout vers le fond, Kayo faisait partie des rares à ne pas avoir bougé.
Ou plutôt, elle avait continué à reculer imperceptiblement vers le sentier, marmonnant avec irritation :

-Avec tout ça, ils vont finir par me retrouver…

Entre temps, les religieux étaient arrivés au niveau du chantier interrompu. Les différents porteurs entonnèrent un chant rituel, accompagnant les flûtistes, tandis que le kannushi s’était fait donner un instrument de purification. En quelques gestes secs, il exorcisa les rondins et souches, puis la zone de coupe, dans le silence des assistants.
Son regard s’arrêta une seconde sur Kayo. Il cligna des yeux, mais se retourna, en secouant légèrement la tête.
Tout en avançant d’un pas mesuré, il signifia quelque aux religieux l’accompagnant. La châsse fit lentement volte-face, et le petit groupe reprit le chemin inverse.
Le vieux Sakatomi fut le premier à retrouver son souffle, et interpella les malheureux ouvriers, pendant qu’une certaine randonneuse commençait à s’éloigner.

-Vous voyez, vous vous apprêtez à commettre un sacrilège ! Abandonnez ce projet !

Encore quelques pas, et elle serait tirée d’affaire…

-Maîtresse Kayo ! Vous voilà !

Elle s’arrêta net, un frisson glacé montant dans son dos. Très lentement, elle tourna la tête, et, oui, ses craintes s’étaient révélées fondées.
Yuya, dans ses robes de fonction blanches et rouges, se tenait à quelques pas d’elle, s’inclinant profondément. Personne autour d'eux ne semblait lui prêter attention.

-Toute la maisonnée s’inquiète de votre absence, maîtresse ! La gronda-t-il d’une voix impeccablement respectueuse, j’ai même été conduit à demander aux jeunes d’essayer de vous joindre sur votre téléphone. Si Yaka ne m’avait pas tout juste averti...

Elle se mordit la lèvre inférieure, et passa une main dans ses longs cheveux sombres. Mentalement, elle jura de punir Yaka pour cette trahison. Il aurait du se douter qu’elle voulait rester incognito. Sur sa montagne, certes, mais quand même !

-Je… faisais une petite pause, Yuya. Je pensais l’avoir dit à Iju…

Il secoua légèrement la tête, le torse toujours incliné.

-Iju n’avait rien entendu, maîtresse.
-Ah… ahem… je ne suis pas certaine de ce qui s’est passé alors… mais je n’étais pas absente longtemps. Ce n’est pas grave, hein !
-Maîtresse, les préparatif du festival sont en cours au temple. Nous avons tous besoin de votre présence pour que celui-ci se déroule correctement. Nos visiteurs de Tsugari et du Teikoku arriveront bientôt…

Kayo fronça les soucils…

-Les visiteurs ? Mais ce n’est pas avant mercredi…
-Nous sommes mardi après-midi, maîtresse.

Elle cligna des yeux, l’air interdit. Mortifiée, elle imaginait l’expression d’exaspération résignée de Yuzuga, son frère, ou, pire, celle d’amusement ironique de sa sœur. Surtout après le long trajet de celle-ci depuis son pays !
Elle croisa les bras, et hocha la tête, adoptant un air qu’elle espérait le plus sérieux possible.

-Ah. Oui. Bien sûr. Naturellement, mardi. Nous avons le temps.
-...Maîtresse ? Fit Yuya, relevant légèrement la tête.
-Retournons à l'Uchaajinja. Ne perdons pas de temps, il faut finir les derniers préparatifs !

D’un mouvement impérieux, elle se retourna, et se mit en route. Levant les yeux au ciel, son majordome lui emboîta le pas.
L’instant d’après, un coup de vent frai balaya la clairière. Une certaine jeune fille en anorak vert se retourna, mais constata que la randonneuse avait soudainement disparu.

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Frederick St-Luys
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2. Le festival des Mûriers, côté cour

Plus d'informations sur la famille royale Kishienne: ici

Les personnages apparaissant pour la première fois sont listés à la fin du post, et ajoutés au dramatis personae du premier message de ce topic.


Hirai Yoshinao
Yoshinao s'ennuyait. Cela faisait des heures que ses parents étaient ici, et ne faisaient que parler avec des Adultes Ennuyeux.
D'abord il y avait Kanade-san. Elle était une Adulte Ennuyeuse, qui venait souvent voir ses parents, pour leur parler des Choses Importantes. Généralement, personne n'avait le droit de rester avec eux à ce moment. Mais elle avait toujours été gentille avec lui, et une fois, l'année dernière, elle lui avait même donné des bonbons.
Mais maintenant, il s'agissait de plusieurs Adultes Ennuyeux, portant des longues robes bizarres et des chapeaux très moches, qui lui rappelaient ceux des poupées anciennes exposées dans la chambre de sa nounou. Et pendant tout ce temps, il était obligé d'attendre en silence avec Uetsuna et Keiko. Son frère ainé était quelqu'un d'ennuyeux, donc c'était normal pour lui, mais sa sœur luttait contre le sommeil. Madame Yazan lui lançait des regards noirs - elle recevrait une bonne leçon en rentrant à la maison.
Yoshinao ne s'en attristait pas particulièrement. Keiko avait été méchante avec lui, et refusé de jouer deux jours auparavant. Elle était de plus en plus souvent comme ça - avant, elle aimait bien jouer avec lui, mais maintenant, depuis qu'elle été entrée au collège, elle ne supportait plus ses "jeux de gamins". Et il se retrouvait toujours plus souvent seul au palais avec Mirai, sa gouvernante.

Son attention continua de dériver pendant quelques temps, luttant pour ne pas couler dans une mer d'ennui, à tel point qu'il manqua de sursauter lorsqu'un puissant coup de gong retentit, emplissant l'air dans l'immense ensemble de bâtiments de bois, brillamment décoré de lanternes blanches, qu'on nommait Uchaajinja, et que ses parents appelaient simplement "le Temple".
Après un dernier échange, les hommes aux drôles de chapeaux s'inclinèrent profondément devant son père - car il était le roi, après tout - et s'écartèrent. Leur groupe se mit alors en marche, aussitôt suivi par une petite foule d'hommes et de femmes en vêtements traditionnels. Mirai lui avait dit qu'il s'agissait de Gens Importants, et qu'il faudrait bien se conduire, sinon son père serait triste, et Perdrait la Face.
Yoshinao avait été alarmé à l'idée que le visage de son père en train pouvait se décrocher, et avait du être rassuré par sa gouvernante, ce qui avait fait ricaner Keiko. Il n'était toujours pas sûr de savoir ce que cela voulait exactement dire, mais il semblait que cela n'impliquait pas de dommages à la tête.
Réprimant un bâillement, il suivit le mouvement. Le groupe émergea du bâtiment où ils se trouvaient, arrivant à un corridor couvert d'un toit aux ardoises noires finement ciselées, et illuminé par des lanternes placées à intervalles réguliers. Celles-ci s'agitaient dans le vent, qui n'avait cessé d'enfler à l'approche de la tempête. Les bourrasques soufflaient bruyamment sur la grande place principale autour de laquelle étaient placés les différents bâtiments, au bout de laquelle on devinait le premier des nombreux Torii de l'entrée.
Yoshinao avait vu à la télévision qu'une immense tempête s'approchait. Il avait écouté attentivement la météo, en fronçant les sourcils, et demandé à Mirai si le Kishū risquait de couler, comme le Daikoku. La gouvernante avait fait une moue perplexe, et rassuré l'enfant. Mais, maintenant qu'ils se trouvaient à l'extérieur, ce dernier ne pouvait s'empêcher d'être impressionné par le souffle - et d'espérer secrètement que le chapeau bizarre des gens devant ne s'envole.
Malheureusement, rien de tel ne se produisit, et ils arrivèrent au bout du corridor couvert, au niveau d'un des coins d'un grand pavillon, aux boiseries rouges, et dont l'entrée principale était flanquée de deux grandes statues blanches représentant une animal - une sorte de loup, ou de renard.
D'autres Adultes Ennuyeux attendaient là, et se mirent à parler au père de Yoshinao. Heureusement, leur échange fut bref, et ils s'écartèrent à leur tour, laissant entrer par une porte latérale l'entourage royal.

L'intérieur du pavillon était plongé dans la pénombre, et le souffle du vent y disparaissait entièrement, remplacé par un sorte d'arrière-plan musical, le pincement d'un instrument à corde. Tous retirèrent leurs chaussures, et les déposèrent, suivant un protocole que Yoshinao avait mis du temps à intégrer - il ne remarqua cependant pas le regard approbateur de Mirai, lorsqu'il plaça les siennes au bon endroit, et reçut une paire de chaussons étranges en échange. Seul son père reçut de simples sandales.
Ce n'était néanmoins pas encore la fin de l'attente. Quelques pas plus loin, ils s'arrêtèrent à au milieu du corridor, dans la pénombre, pendant de longues minutes, pendant qu'une femme portant un magnifique kimono blanc liseré d'or et de cramoisi s'entretenait avec lui. En tant qu'héritier, Uestuna se tenait quelques pas derrière eux. Apparemment, elle faisait partie des Adultes Ennuyeux. Keiko et lui se trouvaient à une dizaine de pas derrière leurs parents, au niveau d'une intersection entre deux corridors.
Après quelques minutes, Yoshinao commençait à s'ennuyer de nouveau. Il tripotait sa robe, regardait autour de lui, et tapait très légèrement du pied.
Keiko avait discrètement sorti son téléphone, et commencé à observer ses messages. Son jeune frère le vit, et hésitait à la dénoncer... quand Mme Yazan remarqua la chose à son tour, s'approcha de la princesse, et se racla aussi discrètement que possible la gorge. Keiko jeta un coup d'oeil par dessus son épaule, et vit dans le visage ridé de la gouvernante la promesse d'un sérieux passage à savon verbal. Mirai avait observé la chose, quittant un instant des yeux le plus jeune des princes.
Et lorsque elle tourna al tête dans sa direction, il avait disparu.
-...Jeune Maître...?


Yoshinao avançait dans le couloir latéral. Pendant que sa soeur se faisait prendre la main dans le sac, il avait entrevu.... un mouvement. Une espèce de forme lumineuse, et, comme en pilote automatique, s'était lancé à sa poursuite. Sans courir, sans faire de bruit - et sans réfléchir.
Du moins, jusqu'à ce qu'il arrive au prochain angle, pour n'y découvrir qu'un autre couloir sombre et vide. Se rendant brusquement compte de sa situation, il se retourna, espérant retrouver sa place dans la délégation avant que Mirai ne remarque son absence...
... excepté que le corridor d'où il venait d'émerger était vide. Interdit, l'enfant tourna plusieurs fois la tête, examinant les deux couloirs - celui d'où il venait, et celui qu'il avait atteint.
Une sorte de panique confuse monta soudainement en lui. Contrairement à Madame Yazan, Mirai ne punissait jamais trop durement, mais si Mère entendait qu'il avait décidé de faire des bêtises juste avant le Festival...
Elle risquerait de Perdre la Face. Et lui serait puni plus sévèrement qu'il ne l'avait jamais été... et peut-être que son visage se détacherait!
Courant à présent, il revint sur ses pas, seulement pour constater que le long corridor allant de l'entrée à la pièce devant laquelle la femme en kimono blanc s'était tenue était à présent complètement désert.
Bien plus, le bruit du vent à l'extérieur, et celui de la musique à l'intérieur semblaient avaient disparu. Au lieu de cela, un brouhaha de discussions provenait de l'extérieur du bâtiment. Est-ce que les autres étaient ressortis? Mais pourquoi?
Il jeta un coup d'oeil à la porte au bout du couloir principal, côté intérieur. Tout à l'heure entrebâillée et révélant un rai de lumière, elle était désormais fermée et sombre. A contrario, la porte extérieur était entre-ouverte, et une lumière brillante, comme en plein jour, en émergeait.
L'enfant hésita. Puis, en se souvenant de son personnage préféré d'une série de dessins animés, il se dirigea vers la sortie en murmurant "En avant, capitaine-san!".
Il agrippa le battant, puis jeta un coup d'oeil à l'extérieur. Et, aussitôt, son sang se glaça, et il se crû dans un dessin animé.
La pénombre crépusculaire et balayée de vent du temple avait été remplacé par un grand soleil estival, et la place centrale était noire de monde. Sauf qu'il ne s'agissait pas de gens, mais bien plus de créatures. Certaines avaient deux bras, deux jambes une tête comme des personnes ordinaires, mais aussi des caractéristiques animales, voire végétales, tandis que d'autres ressemblaient plus à des animaux, ou à des objets animés. Leurs tailles variaient de minuscule à l'énorme - comme une gigantesque silhouette filiforme était adossée, au fond, à l'un des torii. Certains arboraient une sorte auréole, et une poignée lévitaient, tout en étant assis en position de yogi.
Yoshinao se retint de justesse de pousser un cri d'étonnement - et de peur - tout en se cachant derrière le battant.
D'un côté, c'était incroyable. Jamais Mirai ne le croirait. Des monstres, et des dieux!
De l'autre, il était terrifié, car il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où il se trouvait en réalité, mais se doutait confusément que la plupart de ces créatures pouvaient sans doute le dévorer tout crû.
Lentement, silencieusement, il recula. Un pas, un deuxième, un troisième... et se heurta à quelque chose.
Mécaniquement, il tourna la tête.

-Qui es-tu? Qu'est-ce que tu fais là, petit? Lui demanda une femme aux cheveux les plus extraordinairement cramoisis qu'il n'ait jamais vu. Plus roux même que ceux de la dame lorthonienne qui était venue enseigner sa langue à Uetsuna.

Il demeura silencieux quelques instants, mais rapidement sa maîtrise de lui-même s'effrita. Aux bords des larmes, il répondit avec plusieurs hésitations:

-Je m'appelle Yoshinao... j'étais avec ma fa... famille. Pour le festival...

La femme inclina la tête, et s'abaissa à son niveau. elle portait une robe blanche et pourpre, sertie d'une espèce de ceinture bleu ciel - et ce bleu n'était pas une couleur, mais bien comme un morceau de ciel, comme une fenêtre sur l'horizon plutôt qu'un texture. L'impression éthérée qui s'en dégageait était un peu ruinée par les grosses lunettes de soleil rondes pendant de son col.

-Et où es ta famille? Demanda-t-elle sur un ton patient.

Il se mordit la lèvre inférieure, et indiqua la porte du fond.
Un froncement de sourcils passa brièvement sur le visage de l'inconnue aux vêtements extraordinaires.

-Là-bas? Non. Dame Kayo est là-bas, et personne ne... ah. Ah!

Son visage s'illumina comme elle semblait saisir quelque chose. Un sourire naquit sur ses lèvres.

-Tu viens de l'autre côté, n'est-ce pas?

Il inclina la tête, ne comprenant pas.

-L'autre... l'autre côté?
-Ah lala, leurs enfants n'apprennent vraiment plus rien de nos jours. Allez, viens, je vais te raccompagner. Et tu peux m'appeler Iju.

Elle lui tendit la main. Il hésita encore, mais finit par la prendre.


Okabe Mirai
Après deux ans de service dans les commandos marins de l'armée kishienne et cinq ans au sein de la maison du roi, Okabe Mirai pensait avoir développé un certain sang froid. Mais celui-ci avait été émis à rude épreuve par l'expression d'inquiétude et de colère de la reine, et, encore plus, par celle de fureur absolue du directeur de la maison.
-La cérémonie doit commencer dans quatre minutes, Okabe. Trouvez-moi le prince, ou vous pourrez vous trouver un autre emploi.
Une boule glaciale s'était nichée depuis lors dans son estomac, pendant qu'elle parcourait en long et en large les couloirs sombres du pavillon central du temple d'Uchaajinja. Le fichu bâtiment du XVIIème siècle n'était même pas si grand, pourtant le prince demeurait introuvable en dépit l'aide de plusieurs des gardes du corps de la famille royale.
Mirai avait déjà mentalement commencé à faire ses cartons lorsque l'inespéré se produisit. Elle venait de déboucher au petit trot d'un couloir, et vit le jeune Yoshinao à l'autre bout, discutant avec quelqu'un qu'elle ne pouvait apercevoir depuis là où elle était.
Sprintant comme si sa vie en dépendait, elle réussit à atteindre le garçon.

-Oh... Mirai! Mirai!

L'enfant la serra subitement dans ses bras, alors même qu'elle s'apprêtait à le gronder. Interdite, elle baissa lentement les yeux, découvrant que l'enfant esmblait au mins aussi soulagé qu'elle. Il murmurait de manière incohérente, et elle ne put s'empêche de poser une main protectrice sur sa tête, avant de commencer à le ramener vers la délégation.
La seule chose qui chiffonna la gouvernante fut qu'elle ne vit à aucun moment l'interlocuteur que Yoshinao prit la peine de saluer très poliment, en s'inclinant.


Iju
-Au revoir, madame Iju!

Yuya salua l'enfant d'un petit mouvement de la tête, tout en clignant d'un oeil et en posant un doigt sur sa bouche. Son soulagement était évident - tout comme celui de l'humaine qui venait de le réceptionner. Les sourcils froncés, cette dernière balaya du regard l'endroit où Iju se trouvait, sans rien y trouver.
Ce n'était pas étonnant. Leur présence s'effaçait de plus en plus du monde de hommes, et n'était parfois presque qu'un songe, accessible qu'aux plus éveillés des humains. la vision d'un monde-machine de ces bougres de légistes de Shikki semblait se réaliser... et cela ne cessait de la désoler.

-Iju! S'écria une voix à l'autre bout du couloir. Elle se retourna, et sentit ses oreilles se dresser sur sa tête.

Dans tout ça, elle avait oublié leur volet de la cérémonie. Pendant que les humains s'amusaient, et bien, eux...
Son collègue, Yuya, se matérialisa en un clin d’œil devant elle, et lui agrippa une main.

-C'est donc ici que tu te cachais, rusée renarde! La maîtresse a presque terminé de se préparer, et les visiteurs sont tous dans l'enceinte pour la cérémonie d'Accalmie. Et tu ne t'es même pas changée!

Elle haussa les épaules en forçant un sourire. Le majordome de Dame Kayo était généralement assez peu réceptif à ses facéties ... ou à celles de leur maîtresse. Mais, à l'approche des plusieurs importants festivals de l'année, il devenait encore plus insupportable.
Elle se dégagea de sa poigne, et dansa autour de lui pour s'échapper, avant d'ajouter sur un ton qui se voulait enjoué, malgré le sentiment d'urgence qu'elle commençait à ressentir elle-même.

-Oui, oui, j'y vais, j'y cours, j'y vole! Et je te laisse les visiteurs!

L'autre tenko poussa un profond soupir, pendant qu'Iju disparaissait dans les profondeurs du temple.


Hirai Uetsugu
Chaque venue au temple d'Uchaajinja était pour Uetsugu un moment de nostalgie. Le sanctuaire le plus sacré du pays était aussi un lieu où il avait vécu de nombreux moments forts personnels, et avait une atmosphère très particulière - très spirituelle - qui lui permettait de se ressourcer.
Même si aujourd'hui, il n'en demeurait pas moins inquiet. Le roi du Kishu avait vu dans les médias les effets du cyclone au Teikoku. Son pays était le prochain sur la liste, et il espérait que les dégâts seraient plus faibles. C'était de cela dont il avait brièvement parlé à Takatsukasa avant la cérémonie. Il avait l'intention de créer un fonds d'aide aux victimes, et aurait besoin de l'assistance des moyens du ministère des terres étrangères. La daisho-daishin avait approuvé la chose, mais n'aurait sans doute pas le temps de s'en occuper elle-même dans les jours à venir.
La femme aux cheveux gris acier avait estimé qu'elle aurait assez à faire avec les dégâts dans le sud-est du pays, ce qui n'avait pas fondamentalement rassuré le monarque.
Puis, il y avait eu la brève disparition de Yoshinao. Franchement, le gamin avait le chic pour choisir les plus mauvais moments possibles... heureusement, Mirai avait réussi à le dénicher avant que Chiie ne fasse une crise de nerfs. Sa femme avait toujours été remarquablement anxieuse au sujet des questions de protocole - d'autant plus qu'elle n'était pas née dans la famille royale, ou parmi les Kuge.
Mais, enfin, tout était prêt. La grande prêtresse opina, et ouvrit grands les battants de la salle intérieure du temple, où se tiendraient les danses et représentations sacrées du festival des mûriers.
Et, en passant le seuil de la salle, Hirai Uetsugu croisa la silhouette éthérée de Kayo, celle-là même qu'il avait découvert le jour de son intronisation, qui sortait a moment où lui rentrait. Ils échangèrent un sourire.
Réellement, le temple d'Uchaajinja était un lieu unique.
    Nouveaux personnages:


    La famille royale et son entourage:
    • Hirai Uetsugu: Roi (Ohu) du Kishū
    • Hirai Chiie: Reine du Kishū.
    • Hirai Yoshinao: Troisième et plus jeune fils du roi du Kishū: un enfant curieux, dont certains disent que l'imagination est trop active
    • Hirai Keiko: Deuxième-née de la famille royale, à l'aube de l'adolescence.
    • Hirai Uestuna: Prince héritier. Jeune homme de vingt ans.
    • Yanzan Sumako: Gouvernante de la princesse Keiko
    • Okabe Mirai: Gouvernante du prince Yoshinao. Ancienne commando de la marine Kishienne.

    L'autre monde
    • Iju: "Rusée renarde", et l'une des principales assistantes de Kayo.
    La politique:
    • Takatsukasa Kanade: Daisho-Daishin (premier minitre) du Kishū

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    Frederick St-Luys
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    Re: Les dieux et les hommes du Kishū [RP]

    Message par Frederick St-Luys »

    Image

    3. Le festival des Mûriers, côté jardin

    Plus d'informations sur la mythologie Kishinto: ici

    Les personnages apparaissant pour la première fois sont listés à la fin du post, et ajoutés au dramatis personae du premier message de ce topic.


    Kayo
    Abandonnant derrière elle le bâtiment plongé dans la nuit, Kayo passa les deux battants que tenaient ouverts Iju et Yuya, et émergea dans le domaine ensoleillé couvrant l'ensemble du périmètre sacré.
    Les légendes que racontaient les humains parlaient de dix millions de divinités dans tout le Kishu. La réalité était que Kayo... ne connaissait pas réellement leur nombre. Après tout, même si elle était immortelle, rendre visite à chaque kami lui prendrait la majorité de son temps. Elle avait mieux à faire. Ou pas.
    Réprimant un soupir, Kayo s'avança dans la cour. Les musiques et rires s'interrompirent, et plusieurs des renards célestes inféodés à l'Uchaajinja s'inclinèrent très bas, leurs multiples queues battant les pavés anciens.
    D'un pas mesuré, elle s'avança au milieu de l'assistance de créatures exotiques et fantastiques, dont les visages, les formes et les couleurs auraient fait frémir plus d'un humain. D'autres étaient si ordinaires que, si elles avaient été visibles aux yeux des mortels, elle seraient passées inaperçues dans une foule - car, après tout, nombres des divinités domestiques d'Azaikyo faisaient le voyage jusqu'à l'Uchaajinja pour le Festival des Mûriers.
    Grandes ou petites, humanoïdes, animales ou ressemblant à de simples esprits, ces existences retenaient leur souffle devant celle qui était la divinité tutélaire de Kiyano, vêtue d'une robe sophistiquée, composée de douze différentes pièces rouge et blanc, liserées d'or, se terminant par une longue traine chatoyante, portée par les plus jeunes des kitsune de son entourage.
    Jadis, elle aurait également eut son visage poudré jusqu'à adopter la blancheur de la pleine lune, mais depuis les années 1920, Kayo avait refusé de se plier à cet aspect du cérémoniel, au grand déplaisir d'Iju. Car il y avait des moments où une déesse devait savoir dire non. Et une séance de maquillage de deux heures était un tel moment, indéniablement. Après tout, ce n'était pas comme si Yuzuga avait à se tartiner le visage ainsi!
    Après avoir ainsi traversé la cour centrale, elle arriva devant un petit pavillon, abritant une grande cloche dorée. Deux mûriers tricentenaires aux troncs noueux le flanquaient, aux endroits où, dans le monde des hommes, ils avaient disparu bien longtemps.
    Un vieillard se tenait à côté de la cloche, et portait une robe noire, d'un style au moins aussi ancien que celui de Kayo, avec un bonnet de la même couleur. Accroupi, la tête baissée, il tendait à la maîtresse des lieux un petit maillet en bois de cerisier, gravé comme comme s'il était entouré de vignes kudzu, sur la tête duquel était inscrit en argent le symbole "renaissance".
    Elle prit l'instrument dans sa main droite, et se retourna pour faire face à l'assemblée. Tous les yeux étaient rivés sur elle, et un silence très littéralement surnaturel régnait dans l'enceinte sacrée.
    Fermant les yeux, elle frappa légèrement la cloche.

    Doooooon

    Cela suffit à produire un son profond, complexe, comme une vibration basse qui pénétra dans les coeurs de tous les assistants. Les multiples queues de certains des tenkos frissonnèrent. Et la voix de Kayo s'éleva:

    -Restauration.

    Doooooon

    -Germination.

    Doooooon

    -Multiplication.

    Doooooon

    Au quatrième coup, symbole de la fin tenue sous silence de la vie et du commencement d'un nouveau cycle, un frémissement parcourut les branches des deux mûriers ancestraux, subitement couverts de leurs fruits aux formes allongées et aux couleurs sombres et riches.
    A ce signal, une clameur s'éleva de la foule des divinités et êtres mystiques du Kishu, et la fête reprit de plus belle. Rires, et musiques, accompagnés de chants au-delà de tout ce qu'une voix humaine aurait pu articuler.
    Quant à Kayo, flanquée des deux chefs de son entourage de renards célestes, Iju et Yuya, elle se retrouva à assurer ses fonctions sociales traditionnelles. Écouter les kami d'Ukenoshima et d'Itademishima se quereller, comme ils l'avaient fait depuis des siècles. Saluer son jeune frère, Yuzuga, le dieu protecteur de Tsugari. Écouter l'esprit du mont Otsu raconter les mauvais tours qu'il avait joué aux yamabushi de son coin, avant de l'entendre suggérer de manière fort peu subtile à Kayo qu'elle pourrait souffler à l'oreille des prêtresses de l'Uchaajinja l'idée que son temple aurait bien besoin d'une petite rénovation.
    Même Tamaanten, le dieu de la guerre arrivé jadis de lointaine Janubie avec les missionnaires bouddhistes, était venu la saluer, plantant son yari dans le sol pour s'incliner dans sa lourde armure. Kayo l'avait fait relever, et échangé quelques paroles avec lui, en essayant de ne pas penser à la fureur que devait ressentir Yuya en voyant le beau sol de pierre ouvragée ainsi fêlé par le bras puissant de la divinité.
    Finalement, épuisée, elle parvint à s'éclipser, et s'assit sur un banc, à l'écart, cachée du reste de la foule par un bosquet. Elle avait même réussi à ses débarrasser temporairement de ses deux Tenko les plus proches, envoyés préparer la cérémonie du thé du soir.

    -Toujours aussi sociable, je vois? Fit soudain une voix enjouée derrière elle. Les autres kami vont croire qu'ils sont accueillis chez une vieille dame acariâtre, tu sais.

    Sans même avoir besoin de se retourner, Kayo secoua la tête.

    -Si c'est moi la vieille dame acariâtre, qu'est-ce que ça fait de toi, ô sœur ainée?

    En un mouvement s'apparentant plus à une bourrasque de vent qu'au déplacement d'un corps, la déesse du riz s'installa à son tour sur le banc. Et, sans cérémonie, tenta de s'enfoncer un doigt dans la joue de Kayo, qui esquiva.

    -Je suis encore une jeune fille toute fraiche, je te signale, fit la déesse, d'ailleurs, on me dit toujours que c'est comme ça que me montrent tous les mangas au Chikkai.
    -Tous? Kayo fronça les sourcils. Même les hent...

    Un claquement de langue de l'ainée l'interrompit. Les deux sœurs échangèrent un long regard, puis éclatèrent de rire.

    -Cela me fait plaisir de te revoir aussi, Inari. Il parait que les choses ont été mouvementées chez toi ces derniers temps, non?

    La visiteuse haussa les épaules, et rejeta derrière elle une mèche de cheveux couleur nuit - dont la texture ressemblait littéralement au ciel nocturne, laissant deviner à l'observateur attentif les lumières d'étoiles et de galaxies.

    -Les hommes s'agitent, les gouvernements vont et viennent. Chikkai, Teikoku, cela ne fait pas vraiment de différence pour nous au final. Ce que disent les prêtres de mes temples me suffit généralement. Mais toi, tu aimes toujours autant te balader parmi les mortels, non?

    Kayo sourit.

    -C'est un spectacle permanent, et nous avons encore l'une ou l'autre chose à apprendre d'eux...

    Inari fit une moue sceptique, mais la divinité de Kiyano insista:

    -Leurs vies ont beau être horriblement courtes, s'il y a bien une chose qu'ils savent faire, c'est s'amuser.
    -Bah, fit la déesse originaire du Chikkai en haussant les épaules, la dernière fois que je suis passée à Kyûshingai, je suis tombée sur ces oirans et d'horribles estampes et gravures. Franchement, cela ne casse pas cinq pattes à un yokai!

    Kayo leva un doigt avec une expression triomphante.

    -Aha! C'est que tu n'as pas encore découvert... l'internet!

    Inari cligna des yeux, puis inclina lentement la tête. Voyant cela, le sourire de sa jeune sœur s’agrandit, et, après avoir jeté un rapide regard circulaire pour vérifier que les deux déesses étaient bien seules, elle sortit d'un pli de sa robe un petit appareil noir, doté d'une face vitrée. En quelques gestes rapides, elle fit s'illuminer l'objet.

    -Ceci, ô soeur ainée, est un smartphone. Et laisse-moi te montrer...



    Lorsqu'Iju et Yuya les retrouvèrent quelques temps plus tard, Inari agrippait le téléphone de sa sœur, observant avec fascination une vidéo de chat essayant d'attraper un pelote de laine sur LingVid - malgré la lenteur liée à la mauvaise réception du réseau dans le monde des esprits. A côté d'elle, Kayo observait la chose avec un sourire triomphant.

    -Honorable déesse, nous... commença Yuya, avant de s'arrêter en voyant l'objet que tenait entre ses mains l'illustre visiteuse.

    Son regard alterna pendant quelques secondes entre les deux divinités, avant de s'arrêter sur Kayo, qui avait entre temps adopté un air innocent.
    Lorsque, après la fin du festival, le moment vint pour les deux sœurs et leurs entourages vulpins de se séparer, la déesse protectrice de Kiyano ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'elle avait lâché sur les kami et le peuple de l'archipel voisin.
      Nouveaux personnages:


      L'autre monde
      • Inari: Déesse du riz, vivant en retrait du monde des hommes, dans les montagnes du Chikkai. Soeur ainée de Kayo. Est accompagnée d'une délégation de renards célestes (tenko).
      • Yuzuga: Dieu protecteur de Tsugari, la deuxième île du Kishū. Frère cadet de Kayo, et demi-frère d'Inari.
      • Tamaanten: Dieu de la justice et de la guerre, venu de lointaine Janubie, portant toujours une armure et une lance (yari). Il est tout particulièrement vénéré dans les monastères bouddhistes.

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