Fenêtre sur le pays

Dytolie 122-123-128-129-130
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Zaldo
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La vie au milieu des champs (11).
28 novembre 2041,


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Le village de Frúhurð au début de l'automne.


Depuis l'aube, Sif demeurait près du feu, au dessus de l'immense chaudron, à brasser le malt. La paysanne mélangeait la mixture munit du précieux « ingremant bastun » sur lequel s'aggloméraient d'importantes quantités de levures sauvages. Précieusement conservé et transmis de générations en générations, l'objet servait aux brassins depuis des lustres. A l'extérieur, une épaisse brume couvrait l'horizon tandis que le froid agrippait le pays pour de bon. Soudain, Ísarr vint à sa Mère et lui demanda à boire. Celle-ci prit un gobelet en corne de vache, l'emplit de bière et le lui donna. Tout en s'éloignant, le petit étancha goulument sa soif et se délecta du breuvage divin, bu en de grandes quantités autant par les seigneurs que les paysans, hommes ou femmes, adultes ou... enfants. Sif reprit aussitôt son travail, comme les autres mères du clan. Dans les familles, la fabrication de la bière était, traditionnellement, monopolisée par les femmes, une tâche qui renforçait leur position et faisait aussi leur gloire.

Les celliers du village abritaient pour l'heure environ deux cent moyens tonneaux pleins de bière. Il en fallait encore une bonne cinquantaine afin de couvrir les besoins jusqu'aux prochaines moissons. Les paysannes s'attelaient à en produire tandis que les hommes préparaient la tuerie des cochons qui approchait. Les réserves de bières avaient, cette automne, été particulièrement décimées par le clan Víguðring, venu pour négocier une alliance défensive contre les Kjǫlvǫring, l'ennemi commun. Les invités posèrent leurs tentes en plein milieu du village et s'enfilèrent l'ensemble de la bjórr confectionnée en septembre ! Certains des incestueux moururent même la corne à la main ! ... Sif y vit une punition divine car abuser de l'hospitalité était aussi grave que de ne pas l'accorder. Au final, cela renforça la jeune rousse dans ses convictions : chaque clan en vase clos, chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Zaldo
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Vie du Knáttleikr (1).
30 novembre 2041,


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Le Knáttleikr dans le Jarðligrströnd .


Jumeau de la Soule et vieil ancêtre à la fois du football et du rugby, le Knáttleikr était sans conteste le sport le plus populaire, le plus largement pratiqué et le plus rassembleur des contrées thorvaloises, tout rang confondu (seigneurs, paysans, bourgeois). Par ses caractéristiques, il correspondait quasi-parfaitement aux mœurs locales querelleuses, rustres, brutales et portées sur l'action. Il n'y avait pas de règles : avant une partie, les équipes, d'un nombre indéfini de joueurs, se mettaient d'accord sur la taille du terrain, la durée de la partie et les objectifs. Certaines se jouaient munit d'un bâton, d'autres sans. Quelle qu’en soit la variante, absolument tout était permis pour rejoindre la base adversaire : plaquages, coups de poing, coup de pied, coup de tête, doigt dans les yeux, jeu à la main, jeu au pied, étranglement ect. Selon le type, il était soi question d'atteindre [munit de la balle] la base adverse en premier, soit de la franchir plus souvent que son opposant.

Parties du mois de novembre - atteinte de la base

Ávalthǫrgr V - D Einhervangr (durée : une après-midi)
Bǫlknǫttr V - D Líttjǫrð (durée : une journée entière)
Duraþrórheimr D - V Sainct-Ansurr (durée : une journée entière)

Parties du mois de novembre - avec points

Sainct-Dúfr // - /// Rjóðrstaðr (durée : une matinée)
Austrheimr //// - (néant) Járnland (durée : une matinée)
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Au cœur de l'Université (1).
3 décembre 2041,

En cette heure tardive, Sainct-Thøger (toponyme Jensgardois ; en vieux-thorvalois, cela donnait Sainct-Þióðgeirr, Sainct-ÞiúðgæiRR, Sainct-Þjóðgeirr, notamment) était déserte. Dehors, on ne trouvait qu'animaux errants, brigands et gardes en patrouille. Le flambeau de ceux là était d'ailleurs le seul éclairage existant, le reste n'étant qu'ombres et obscurité. Pourtant, une lueur orangée s'agitait du haut de l'une des quatre tours de l'Université. Et pour cause, la source de lumière venait du Vitrail de l'Apocalypse qui ceignait le célèbre Observatoire Céleste. A l'intérieur, une demi-douzaine d'hommes en robe bleue herminée blanc et gris s'affairaient studieusement. Des maîtres ès arts, docteurs en théologie, astrologues. Submergés, leurs écritoires s’affaissaient sous un amas confus de vieux livres et de rouleaux, d'où émergeaient quelques plumes, encriers et compas. Le sol, quant à lui, se noyait non moins sous un tas de récents parchemins ou figuraient, pêle-mêle, des formes géométriques, des écrits et des calculs tout aussi ésotériques. Soudain, l'un des clercs se leva et regarda dans l' « engrante lunestte a gros mirreur », inventée en l'an de Grâce 2037 et vite devenue la pièce maitresse, exclusivement manuelle et mécanique, des astronomes de l'Université. Personne, à part eux, ne disposait de tel instrument au sein du Royaume.

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L'astre observé par l'Observatoire sous un ciel plus ou moins dégagé.

Voici de longues semaines que les astronomes de Sainct-Þióðgeirr scrutaient, avec curiosité, cet étrange astre semblant sortir de Saturne et que nul n'avait observé auparavant. Il se démarquait, au milieu de dizaines de points étoiles, comme une petite tâche bleue légèrement verdâtre. C'était Maitre Borgfastr, tout à sa stupéfaction, qui le découvrit le premier cet été alors qu'il s'enfilait sa cinquième tourtes aux myrtilles. Après un conciliabule, l'Observatoire conclut qu'il s'agissait certainement d'un objet céleste à l'aspect diffus. Quelques semaines plus tard, les érudits reprirent leurs observations et stupeur : la masse avait bougé ! Intrigués, ils optèrent pour un « mirreur » plus fort. La tache doubla alors de taille et fut la seule à le faire. Cela ne pouvait donc être ni une étoile, ni une nébuleuse mais surement une comète.

Depuis, les clercs s'évertuaient, nuit et jour, à calculer sa position, sa distance et ses mouvements. Cependant, jusque là, leurs travaux n'étaient guère concluants : quelque chose clochait concernant la trajectoire de la comète et personne n'en comprenait la raison. Les parchemins contenant leurs travaux présentaient des dizaines de calculs, de coordonnés, de schèmes sphériques, d'angles etc. Soudain, le Maitre Borgfastr se figea. Que lui prenait-il ? L'homme regarda ses confrères et annonça que l'objet n'était point une comète mais une planète. Une nouvelle après Saturne ! L'annonce les stupéfia et mena à un conciliabule. Au levée du jour, suivant plusieurs heures de débats contradictoires, le conseil s'accorda finalement et admit à l'unanimité que l'astre était sans doute bel et bien une planète. Au même moment, Maitre Ráðvaldr proposa d'en prévenir Jensgård par une dépêche. Cependant, les autres clercs s'y opposèrent, de crainte que les Jensgårdois ne soient jaloux et ne tentent de voler leur précieuse « lunestte » ! A la place, ils décidèrent de penser au nom par lequel l'objet céleste sera baptisé.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La vie au milieu des champs (12).
10 décembre 2041,


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La paysanne Ástríðr, cette été dans son village d'Holrhús.


Alors que grondait la tempête, Ástríðr se blottissait auprès du métier à tisser. Celui-ci était le mobilier maitre de la maison et se rencontrait dans presque toute les chaumières rurales. Au sein de la large pièce s'entremêlaient les bouffés de l'âtre, les relents de panai et d'ails du chaudron, l'odeur de la paille et de la terre tapissant le sol, celle de la viande fraichement salée et celle des bovins de l'étable, ouverte sur l'habitation. La maison accueillait au moins vingt personnes, des enfants jouant à se battre jusqu'aux anciens méditant silencieusement dans un coin. Chacun était lié par un ancêtre commun, le passé et l'avenir du clan réunis. Ástríðr s'attelait quant à elle à son labeur et tissait afin de donner une nouvelle tunique rouge à son fils. A l'aide d'une quenouillette, elle s'était également occupée du filage et comptait, après le tissage, aussi effectuer la teinture, à partir d'extraits de gaillet, autant que l'anoblissement de l’étoffe par la pose de galons via le jeu précis des tablettes (ou des cartes). Les couleurs étaient forts appréciées au sein du village ainsi que dans tout le Royaume. Les plus courantes étaient le rouge, le vert, le bleu, le jaune et le violet. Et chacune d'elle provenait d'une plante cultivée ou cueillit localement. On pouvait notamment citer la guède, le gaillet ou encore l'oignon. Un vêtement gris, noir ou brun était un choix mais marquait le plus souvent une pénurie de teintures.

Ainsi, la confection des vêtements représentait non seulement une tâche domestique mais également quotidienne. Produire ses besoins et vivre en autarcie constituait, pour les clans, le cours naturel des choses au sein d'une société où les échanges intercommunautaires étaient très faibles, au moins autant que la spécialisation, la division du travail et l'interdépendance économique. En ce contexte rural, les marchands n'avaient guère d'importance et leur poids politique ridicule.

Cependant, Ástríðr et les paysannes thorvaloises s'affairaient au tissage aussi en souvenir des Nornes, discret mais marquant bel et bien les esprits. Déesses, elles vivaient aux pieds de l'Arbre-Monde qu'elles arrosaient quotidiennement avec l'eau tirée du Puits d'Urd. Protégées par Yggdrasil, les plus connues se nommaient Urd, Verdandi et Skuld. Ces dernières gravaient l'avenir et tissaient les fils du Destin, où Passé, Présent et Futur s'entremêlaient dans le cour chaotique du temps. Or, le Destin norrois n'était pas fataliste mais s'amendait par l'action, bien que certains évènements devaient se produire en dépit des actes. Une pensée qui au final su parfaitement se fondre dans la position catholique mélangeant destinée et libre-arbitre, rejetant aussi bien prédestination qu'absolu libre-arbitre.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Des Rois et des Reines.
14 décembre 2041,


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La seigneuresse Ærnborg V, régnant sur þvaitland
et son peuple depuis 2033.


L'Histoire de Thorval pouvait se diviser en trois grandes périodes ou Trois Ages : l’Ère des rois (jusqu'en 826), l’Ère du roi (826 à 980) et l’Ère des clans (depuis 980). La division classique (Antiquité, Moyen-Age, Renaissance, Temps modernes, Époque contemporaine) n'était pas adaptée, tout en étant trop orienté dans sa compréhension.

L’Ère des rois correspondait à une période d'au moins huit siècles durant laquelle les terres thorvaloises se divisaient en une mosaïque interminable de petits royaumes faibles et en guerre perpétuelle. Le plus minuscule couvrait un village et son voisinage quand le plus vaste s'étendait sur un terroir ou une région. On pouvait en dénombrer plusieurs centaines, parmi lesquels les royaumes de Vísburland, de Seiðrvǫllr, de Svássland, d'Heilsláta, d'Andlitgrár, etc. Avec patience, ruse et violence, Aðulfr dit le Grand, du clan Finulfing, parvint à tous les unifier et à se faire glorieusement couronner Roi de tout les Thorval au IXe siècle. Le titre changea quelques décennies plus tard (870) en Roi de Thorval. Ce fut par ailleurs au cours de l’Ère du roi que naquit la HárÞing, haute assemblée destinée notamment à élire le suzerain suprême, privilège qu'elle perdra définitivement au XIVe siècle. Néanmoins, le système imaginé par Aðulfr se dérégla, se délita et sombra dans un effondrement dramatique en 980, officialisant le passage du Deuxième au Troisième Age : l’Ère des clans. Prise dans le chaos, la royauté mit un siècle pour s'en remettre et ne sortit la tête de l'eau qu'avec Geirleikr Ier de la dynastie Bróðiring (régnant actuellement sur le Thorval) en 1085. Cependant, cette « restauration » ne fut que très partielle et ne permit pas d'évolutions majeures dans la relation entre Roi et seigneurs. Ainsi, les conséquences de l'anarchie de 980 se faisaient toujours ressentir aujourd'hui, le royaume ne s'en étant jamais vraiment remis.

Durant son histoire mouvementée, et à l'exclusion de l'Ère des rois, le Thorval vit cent-un suzerains se succéder sur la cathèdre royale, quatre dynasties et une période sans dynastie claire de 980 à 1004. Phénomène marquant, le pays connut, par ailleurs, pas moins de dix-huit reines régnantes : trois Freyja, trois Marie, cinq Gísla et sept Edda.

Freyja Iere (949-966) vécut les prémisses des drames de 980, Edda Iere (1179-1201) participa aux croisades, Edda III (1317-1333) vit l'hérédité par primogéniture supplanter définitivement l’élection, Marie Iere (1333-1350) succomba de la peste, etc. Dans l'ensemble, les reines, autant que les rois, du Troisième Age légiféraient très peu. Ils ne gouvernaient ni n’administraient, faute de paix prolongée, concorde qui n'avait plus été vu depuis de très longs siècles. Ainsi, la vie d'un Roi ou d'une Reine se résumait à guerroyer, intriguer, défendre, arbitrer, et survivre dans le chaos, le danger et les vengeances sans fin.

Au sein de quelques monastères, des moines réfléchissaient à comment infléchir l'interminable Troisième Age et à faire entrer le Royaume dans une nouvelle Ère. Comment réparer le péché originel commis par ceux ayant permis ou laissé se produire le démembrement de l'héritage politique d'Aðulfr le Grand ? A moins que le péché originel ne fut, en fait, que l’œuvre elle-même, ce désir arrogant et babélien d’unifier des peuples, certes norrois, mais très différents ? Voilà pourquoi, certains avaient, dans le secret des scriptoriums, imaginé un retour magnifié à l’Ère des rois sous la forme d'une Confédération inerte, c'est à dire sans pouvoir propre à l'exception de ceux accordés de façon ponctuelle et éphémère par les royaumes, réelles acteurs et unique force politique. En échange, ces derniers prêteraient serment de ne plus guerroyer entre eux.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La Byzantine (5).
17 décembre 2041

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Teodora dans la petite chapelle orthodoxe improvisée/aménagée
dans son fort.


Promis par Sigurðr, les frères-lais s'installèrent au sein de la réserve seigneuriale durant le mois de novembre. Les dites-terres étaient dorénavant leur foyer et ils se mettront à les cultiver dès la fin de l'hiver. Quelques temps après leur venue, la byzantine alla les saluer vêtue de ses riches atours impériaux sertis de rubis, bardés de fourrures et cousus de fil d'or. Elle fit, ce jour là, une telle impression que les paysans s'adressaient désormais à elle par un « Teodora Reyne ». Le moine [Sigurðr] s'en inquiéta car s'il avait bel et bien enseigné que la société aimait les symboles autant que les démonstrations concrètes, il serait toutefois prudent pour sa « mestresse » de ne pas surestimer sa position au risque de s'attirer de gros ennuis. La dame sembla, cependant, ne pas en tenir compte et continua à se vêtir impérialement, sans non plus réprimander ses paysans sur la manière dont ils s'adressaient à elle.

Un soir, près du feu, la Byzantine s'interrogea soudain à propos des familles qui vivaient dans sa Réserve. Était-ce des... serfs ? Sigurðr opina, ajoutant qu'ils lui furent donner gratuitement, sans forfuyance, et que son rôle était désormais de veiller sur eux et de ne point les maltraiter. Sur ce, Teodora demanda si les serfs étaient nombreux dans le royaume, à quoi le frère répondit que la chose variait de fief en fief mais qu'en général, plus le sol était pauvre, plus la densité de serfs augmentait ; et à l'inverse, plus la terre était riche, plus les paysans libres pullulaient. Quant aux Thralls (esclaves), ceux-ci avaient été théoriquement abolit en 992 mais ne disparurent factuellement qu'au XIe siècle. Et les corvées ? Sigurðr rétorqua que la chose était universelle mais que les coutumes en restreignait l'usage. La discussion dura toute la soirée et fut une bonne lectio pour la Valdaque qui ne s'était, jusque là, pas posée toutes ces questions. Avant de lui souhaiter bonne nuit, le moine l'informa de la rupture des négociations avec le Jarl de Djúprdalr. Non content de n'apporter que cinq guerriers et pas la moindre monnaie, le seigneur en réclamait également trop en retour. Politiquement, le mariage n'avait donc guère d’intérêt.

Avant de dormir, Teodora alla se recueillir à la chapelle castrale réaménagée d'après le canon orthodoxe, avec un crucifix, quelques icônes, et des cierges mais pas d'autel et encore moins d'iconostase, équivalent orthodoxe des jubés catholiques, toujours communs au Thorval mais ayant presque disparu partout ailleurs dans la catholicité (poussée par les réformes introduites au XVIe siècle). Cependant, sans pope pour célébrer, à quoi bon un chœur (partie sacrée d'une église) ? Au fond d'elle, Teodora ressentit alors la nécessité de se convertir à la foi catholique norroise, condition sine qua none pour s'enraciner définitivement, être pleinement acceptée, monter politiquement et in fine, échapper à Petru l'Usurpateur. Désormais enveloppée sous ses fourrures, seule dans sa chambrelle, la Byzantine pensa longuement sans trouver le sommeil. Tout à coup, elle ressentit un profond sentiment de solitude et regretta de n'avoir personne vers qui se blottir. La conversion devint alors primordiale, une nécessité politique mais aussi du cœur.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Le second Prophète (2).
21 décembre 2041,

Ceinturé de ses nouveaux secrétaires, ou geôliers [agents du Sikkerhetsjeneste] comme il se plaisait à les appeler, le diplomate Jernlander fit une très légère révérence pour saluer la Reine. Loin de la cohue habituelle des audiences publiques, la Salle de la Cathèdre présentait, ce soir là, une longue table à tréteaux et plusieurs bancs. Brillant depuis l'âtre, le feu virevoltait sur un vitrail de la pièce, à peine dérangé par les bougies peuplant les latéraux. Erik prit place à table et rejoignit Marie, son écuyer et quelques de ses chevaliers. Les plats surprirent l'ambassadeur : n'étaient-ils pas supposés manger maigre lors du Carême de l'Avent ? Puis, il se souvint que le « bièvre » [castor] était considéré comme un poisson au Thorval. Pendant ce temps, Marie glissa doucement son tranchoir vers l'échanson qui en arracha un morceau et goûta. « Pure est la vitaille, Mestresse. » rassura-t-il après avoir avalé et attendu de voir. Le Jernlander fut ensuite chargé de réciter le bénédicité, durant lequel il put montrer sa profonde foi chrétienne norroise, pleine d'élan et de vie.

Chacun se signa et put alors se jeter sur son plat, y allant avec les doigts et en mordant voracement dans la bonne chair. L'ambassadeur s'était, avec le temps, habitué aux coutumes de la table barbares du voisin, où l'usage des couverts restait l'apanage de la seule grande bourgeoisie des villes. Au sein des campagnes, village ou château, manger avec une petite fourche était le comportement d'un Ragr, soit d'une lopette. Les discussions durant le repas furent riches en couleurs. A la fin, alors que les servants venaient de débarrasser les tranchoirs, n'étant plus que de grosses piles d'os, un convive voulut lire un de ses poèmes. Le chevalier Leiðulfr l'interrompit aussitôt et partit sur un sujet typique de son humeur. La scène illustrée, avec certains propos, ci-dessous :

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Vinheim s'était fait aux ripailles balourdes, vulgaires et parfois graveleuses du Royaume, loin de l'ambiance mondaine et feutrée des habituels dîners d'État. Il se prêta volontiers au jeu et profita de l'occasion pour torcher la réputation du grand ennemi actuel : le Westrait. Et pour cela, nul besoin d'aller chercher très loin, ni d'évoquer un certain sens commun à ses hôtes (qui pouvait mal passer). Intelligemment, l'homme demanda fortuitement où se trouvait « mestre Hróðgeirr », le suspectant d'avoir honte de sa terre saxonne qui venait, ni plus ni moins, de rendre illégal les exécutions judiciaires. La Reine écarquilla les yeux, comme ses chevaliers, tous abasourdis par la nouvelle. Leiðulfr, quant à lui, en leva les yeux au ciel...

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... avant d'évoquer leur manie de ne pas vouloir torturer. Le Jernlander fut satisfait de sa manœuvre : les Westréens venaient d'en prendre pour leur grade, un sacré coup. Les conversations reprirent ensuite sur d'autres sujets, aussi peu civilisés que choquants. Le diplomate prit son mal en patience avant de se retirer suivis de ses acolytes. La soirée fut bonne, même excellente pour le Jernland dans sa lutte géopolitique acharnée contre l'adversaire communiste. Place désormais à l'étape suivante : corruption, manipulation et sabotage agraire.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La vie au milieu des champs (13).
24 décembre 2041,

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La paysanne et son faucon au mois d'août.


Enveloppée chaudement dans sa cape de fourrure, Gunnhildr parcourait avec ses frères les vasières d'Apalundr à la recherche de bonnes proies. Contrairement à la chasse la plus commune, la paysanne concentrait son attention non pas devant elle, ou sur les cotés, mais vers les cieux. Bergþórr, le faucon pèlerin de la famille, se tenait à ses cotés. Posé dignement sur le poing ganté de sa nourricière, celui-ci attendait patiemment son heure. L'animal s'était finalement habitué à cette vie et à ses exigences : accepter la nourriture venant d'autrui, se poser sur le poing, revenir, répondre aux ordres, chasser les proies, etc. Il n'était pas domestiqué mais dressé. Pourtant l'accoutumance à la vie auprès des Hommes lui sembla très difficile, de sa capture houleuse sur le massif des Heilagrbjarg jusqu'à son dressage décisif au sein du village.

Une sarcelle d'hiver, sorte de petit canard commun dans la région, se montra à vue. Gunnhildr l'aperçu, autant que Bergþórr qui décolla aussitôt. Lancé à sa poursuite, le rapace gagna majestueusement en altitude. Puis, par un vol plané dont il avait le secret, fondit littéralement sur la proie. Abasourdie, celle-ci tomba quelques pieds avant d'être emprisonnée dans les puissantes serres de Bergþórr et d'être amenée à Gunnhildr. Ce fut, pour la paysanne, une bonne chasse. Elle permettra à son clan d'avoir de la viande de gibier, en plus du porc, pour les festivités de la Nativité.

La fauconnerie était pratiquée par les thorvalois, et les norrois en général, depuis au moins le IXe siècle. Au sein du royaume, ce type de chasse s'effectuait en compagnie des rapaces présents sur le territoire tel que l'aigle royal, le faucon pèlerin, la pygargue, la chouette effraie etc. Les techniques locales demeuraient assez simples et ne ne bénéficièrent presque pas des méthodes amenées d'Orient par les croisés. La fauconnerie n'était d'ailleurs pas un loisir mais une chasse vivrière. L'étendue de sa pratique varia au cours du temps : privilège royal de 895 à 920 A.D, puis privilège seigneurial de 920-1210 A.D. Depuis, la situation variait surtout de fief en fief.
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La vie au milieu des champs (14).
27 décembre 2041,

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Chaumières du village de Guðjónheimr.


L'église paroissiale, d'architecture gothique primitif, fut pleine pour les messes de la Nativité. Les célébrations rameutèrent l'ensemble des clans de Guðjónheimr, moins les infirmes et les malades. Tous communièrent au Pain et au Vin dans une atmosphère autant sacrée qu'agraire, ainsi que dans une ambiance rappelant l'Arche de Noé. En effet, le curé distribua aussi l’Eucharistie aux chats, aux chiens, aux oiseaux, aux moutons, aux vaches, aux chevaux et à tout les animaux présents. Réservées aux Dimanches et aux grandes Fêtes, les messes hautes étaient l'occasion inespérée de réunir le peuple chrétien, à l'inverse des messes basses quotidiennes, moins cérémonielles, plus silencieuses, mais bien plus communautaristes. En effet, chaque clan, groupe, communauté, confrérie, etc s'y réunissait seul, donnant lieu à des liturgies votives dédiées à telle ou telle intention, accompagnées d’une offrande à laquelle s'ajoutait une intention spéciale à tel ou tel défunt, telle ou telle personne ou à telle ou telle famille. Pratique souffrant de nombreux arrangements rituels plus limites les uns que les autres, ainsi que d'écarts importants avec les calendriers liturgiques. Malgré les dérives, le catholicisme norrois au Thorval pouvait se vanter de faire très souvent communier ses fidèles, et toujours aux deux espèces. L'abandon de la dite pratique en Occident au XIIe siècle n'y fit rien, pas plus que les interdits du Concile de "Constance" au XVe siècle.

La Nativité donna aussi lieu, la veille et les jours suivants, à diverses et nombreuses réjouissances telles que la fête des fous, la veillée de la Bûche sacrée, les banquets villageois gras et copieux (plats d'oie, de porcs, de divers gibiers...), les danses et autres fêtes de cimetière, les rondes chantées autour d'Yggdr... de l'Arbre de Noël, les concours de dés, les bandes de guisards allant de porte à porte, etc. Des représentations de drames liturgiques et de mystères garnirent enfin le porche des églises. Ceux-ci mirent notamment en scène la naissance du Christ ou l'adoration des bergers. Noël était donc au Thorval une célébration aussi bien religieuse que festive et populaire, à défaut d'être familiale et commerciale comme au défunt Lébira.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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La Foi militante (9).
30 décembre 2041,


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Le tympan gothique de l'Église collégiale Saincte Elená de Thorval. Construit au XIIIe siècle, l'édifice
en pierre de style romano-gothique, situé dans le Skínaland, était un haut-lieu de la Foi militante.


Semblable à une invasion d'insectes, la Confrérie Sainct-Óláfr devint la force dominante du Royaume en une année seulement (avril 2040 - mars 2041). Par son sens tactique, son habileté en intrigues, sa détermination et son absence de scrupule, la Foi militante su se bâtir une importante influence et emporter de considérables positions au sein des cours seigneuriales. Dorénavant, il était rare de trouver un Jarl sans que son chancelier, son intendant, son maitre des espions ou son chapelain ne soit de la Confrérie. Il était d'autant plus difficile de la combattre qu'elle était une organisation tentaculaire et nébuleuse : à l'exception d'un non moins mystérieux Conseil des Hautes Figures, le mouvement n'avait pas de structure formelle, ne déployait presque jamais sa bannière et rien dans les habits ne dissociait ses gens d'autres membres du clergé. Seul un membre pouvait en reconnaitre un autre, par les signes et codes secrets qu'eux seuls connaissaient. Via un travail minutieux, lent et de basse amplitude, la Foi Militante parvenait, petit à petit et de façon quasi inconsciente, à remodeler le comportement, le caractère et la façon d'être des seigneurs, qui ne s'étaient, jamais au cours de l'histoire, astreint à autant d'exercices de pénitence et de mortifications (non publiques) qu'aujourd'hui. Pour ce combat, la crainte de l'Enfer demeurait un puissant moyen.

Dans le même temps, après avoir pris le contrôle des inquisitions régionales et purifier l’Église, chassant les fornicateurs, les hypocrites ou les simoniaques, la Confrérie trônait également en maitre au sein des Écoles-Abbatiales où se formait la majorité des prêtres et futurs clercs. Ainsi, non contente d'avoir rallier à elle, de force si nécessaire, la plupart des églises, monastères, abbayes, évêchés et cathédrales, la Foi militante possédait également l'avenir de l’Église entre ses mains. Ses érudits hypnotisaient les esprits, subjugués par des paroles aussi tranchantes que des lames, aussi brûlantes que mille forges. Les opposants pouvaient protester mais comprenaient rapidement la nécessité de ne pas dépasser certaines bornes...

Cerise sur le gâteau, la Foi Militante disposait également de sa propre armée sous le nom des Freres Crestiens du Sainct Nom. Suivant des mois d'entrainement, la majorité de paysans qui la composait devenait bonne et disciplinée. Et cela, sans compter les chevaliers et autres guerriers de renom qui l'avait rejointe, participant plus que jamais à sa force. Qui pouvait s'opposer à la Foi militante ? A premières vues, peu de monde : les lignées de Mótsognir avaient été annihilées au cours de leur dernière intrigue (enlèvement de la princesse Marie), les Chevaliers de l'Espee s'étaient mis en sommeil après la mort de leur chef Ragnarr III (tué en duel par la Reine), et la Ligue du Roy était un repère de suprême bouffons. Au final, le danger ne pouvait venir que de l'intérieur dans la mesure où parmi les siens, certains ne jouaient le jeu que par ambitions personnelles et avaient en réalité bien d'autres plans en tête. Au final, la Confrérie Sainct-Óláfr visait sur le temps long : sa Théocratie rurale, paysanne, sociale, égalitaire et communautaire requerrait un travail patient, de longue haleine, qui prendrait encore de très nombreuses années.
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Zaldo
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Re: Fenêtre sur le pays

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Le second Prophète (3).
5 janvier 2042,

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A presque mille mètres, étage montagnard, un terrain abrupte, brumeux, herbeux et forestier...
Et enneigé l'hiver venu.


La bise balayait la région d'un souffle néanmoins trop léger pour déranger la brume posée sur le relief. Le temps était froid mais le blizzard nocturne avait disparu. A Meltorfahamarr, les âtres brûlaient en permanence afin d'apporter la chaleur nécessaire à la survie de ses occupants. C'était du moins le cas pour les chambres et les pièces telles que la nourricerie, les cuisines, la salle de la Cathèdre, etc. A l'inverse, escaliers et couloirs demeuraient glaciaux. Pauvres gardes en patrouille ! C'était toutefois par ce gros temps, en plein hiver, que la Reine décida d'essayer les destriers Syirs offerts par le Jernland. Pour se faire, elle convia Valdríkr son écuyer, Lofarr un servant d'écurie et... Erik Vindheim l'ambassadeur Jernlander ! Les premiers sautèrent immédiatement à cheval, le diplomate avec peu d'entrain, mais il fit quand même bonne figure. Au moins, l'escapade lui permettrait de se débarrasser, l'espace d'un instant, de ses acolytes du Sikkerhetsjeneste qui l'étouffaient.

En selle, l'émissaire s'attendit, eu égard aux conditions, à une douce et lente promenade. Dès le commencement, hélas, Marie partit dans un rythme endiablé, attirant le groupe dans une folle chevauchée sur la prairie. Les chevaux filaient à toute allure en pleine brume, tandis que Vindheim s'attelait tant bien que mal à ne pas tomber et à maintenir la cadence. « Vaillance, mestre Eiríkr, vaillance ! » encouragea la suzeraine. Le galop se poursuivit, intarissable, encore et toujours, dans une cavalcade terrible, même pour les Valkyries. Toute idée de conversation sereine au bruit des sabots afin d'influencer la Reine et de montrer le Jernland sous son meilleur jour était à remettre à plus tard. Le groupe ralentit enfin à l'approche d'une forêt, d'autant que les chevaux se fatiguaient. A près de 1000 mètres d'altitude, les conifères dominaient des feuillus à la présence ici réduite. Allait-on faire demi tour et revenir au château ? Non, la Reine pénétra la canopée et l'ambassadeur ne put ni n'essaya de l'en dissuader. La bande circulait entre les arbres sur une sente escarpée. Il faisait sombre, la brume et le vent dans les branchages offraient une ambiance spectrale. Ce genre de chemin forestier, abrupt ou plat, des basses et hautes terres, constituait près des deux cinquièmes du réseau routier du royaume. Le reste étant chemins de terre, au milieu ou à travers champs et vergers. Les routes pierrées demeuraient très rares.

Soudain, les chevaux s'immobilisèrent et hennirent : un homme gisait là, au milieu de la route. Chacun descendit alors de selle et la Reine, avec son écuyer, alla examiner le corps. D'après son accoutrement, il s'agissait d'un marchand et quelqu'un l'avait déjà pillé. Marie n'y trouva qu'une peau de sanglier qu'elle plaça à la ceinture (cela pouvait toujours servir). Mais quelque chose l'intrigua : que cherchait le mercier en pareil lieu ? Sans doute un trafiquant de fourrures. Sur ceux, elle tira son épée et intima à Erik et au valet de rester garder les chevaux pendant qu'elle et son écuyer iraient trouver les bandits. Le Jernlander protesta, en vain, la Reine et le gosse disparurent dans la brume. L'homme scruta prudemment autour de lui. Le valet baragouina quelque chose en un dialecte qu'il ne comprit guère. Et d'ailleurs, pourquoi la suzeraine tint tant à ce qu'il vienne ? Quelle utilité avait-il ? Il semblait surtout qu'elle l'appréciait beaucoup.

Vindheim ne se sentait pas très rassuré et tenait fermement les rênes des destriers. Il avait la peau dure mais sans doute pas autant que ses hôtes qui évoluaient dans cet environnement hostile depuis toujours et sans rien connaître d'autre. Tout à coup, une ombre sortit des fourrées. L'individu avait une face terrible, empestait et brandissait une hache. L'ambassadeur et son comparse reculèrent tandis que l'autre les menaçait, affirmant qu'ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Alors, une lame traversa le torse du brigand qui mourut sur le coup. L'écuyer Valdríkr apparut derrière et fut l'auteur de l'estocade. « Boin maçacre, petiot ! » félicita Marie en donnant une petite tape sur la joue de son apprenti, qui sourit. Plus loin, tout deux étaient tombés sur un repaire de brigands. Et désormais, il n'en restait plus que le camps en désordre. Ils y récupérèrent toutefois un sac emplit de fourrures que la suzeraine chargea au dos de son cheval. Selon toutes vraisemblances, le marchand s'était chicané avec les voleurs et ces derniers avaient finit par le tuer. Après cet épisode, le groupe rentra au château. Une nouvelle sacrée journée pour l'émissaire Jernlander.
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Zaldo
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La petite vie d'un intendant.
12 janvier 2042,


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Jafnhárr dubitatif...


Dans la plupart des juridictions, le rôle de l'Intendant consistait à gérer le trésor féodal, veiller à la bonne réputation des monnaies et à percevoir les divers impôts. A ce titre, il se situait à la tête d'un ou plusieurs collecteurs appelés « recepveur ». Dû à un certain désintérêt pour la chose, deux seigneurs sur trois, dont parmi eux la quasi-totalité des hobereaux, ne tenaient pas de registre comptable. La royauté, elle-même, ne se plia à l'exercice qu'en l'An de Grâce 2030 sous le règne de Ragnarr IX. Et comme nous le verrons, la dite comptabilité répondait à des méthodes et à des pratiques archi-rudimentaires.

Le moine Jafnhárr se trouvait à son écritoire devant une pile de parchemins. Récemment devenu Intendant de la Reine, l'homme s'attelait à comprendre les travaux de son prédécesseur et naviguait entre les mots, les ratures et les ajouts superflus. L'office ne requerrait pas de compétences spéciales : il suffisait de savoir lire et écrire, en plus de maitriser sommairement les bases de arithmétique. L'homme de Dieu ne souhaitait rien changer mais simplement accomplir sa tâche tout en poursuivant, dans le même temps, sa vocation religieuse. A quoi rassemblait donc la "comptabilité royale" ?

Il s'agissait d'un registre unique où les enregistrements s'effectuaient sous la forme d'articles décrivant textuellement les opérations. Ces dernières se réalisaient le plus souvent en nature mais aussi dans cinq ou six monnaies locales ! On y décelait ni classification par compte (et même pas de comptes du tout), ni colonnes débit/crédit, ni différenciation entre biens stables et dépenses à fond perdu, ni vraie chronologie (seules des mentions temporelles vagues telles que Après la Saint Martin ou l'Année du terrible orage...), etc. En somme, il ne s'y trouvait, ni ne permettait la moindre analyse, même superficielle. Enfin, le registre pullulait d’approximations, en plus de ne pas être systématiquement tenu. Ainsi, certaines périodes demeuraient éperdument vides. Ces tares existaient non seulement chez la Reine, mais aussi chez tous les seigneurs et abbayes qui tenaient ce type de document.
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Zaldo
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Re: Fenêtre sur le pays

Message par Zaldo »

Sede petrina.
22 janvier 2042,


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Le jubé monumental devant lequel se situait l'évêque au moment de sa découverte de l'élection d'un nouveau Pontifex.
La cathédrale Sainct-Erlandr était le plus grand édifice gothique de toute la Skadinavie.


En plein Angelus, un oiseau vint se poser sur le Colombier de la Cathédrale Sainct Erlandr. Suivant la prière, un chanoine récupérera le message et le fit expressément parvenir à l'évêque Mikjáll de Jensgård qui le déroula.... « Papam Habemus : Leó XIV ! » prononça-t-il à haute voix près du Jubé qui séparait le Chœur de la Nef. Aussitôt, les prêtres du chapitre s'attroupèrent et entonnèrent en cœur plusieurs « Deo gratias ! ». Quelques chanoines filèrent ensuite sonner les cloches à la volée afin de prévenir la ville de l'heureux évènement.

En route vers l'absidiole de Saincte Katarína, via le déambulatoire, l'évêque médita le contenu de la missive. Knut de Røros y affirmait que le nouveau Saint Père provenait du Bláland ! Mais alors, y avait-il des chrétiens sur cette terre dévastée par le soleil ? La dernière fois, c'est-à-dire à la dissolution de l'Empire d'Orient au XVe, elle était un bastion véritablement infranchissable des adeptes de « l'Alcoran ». Les Blámenn s'étaient-ils convertis depuis ? Leur conversion avait toujours été espérée et les prières semblaient aujourd'hui s'être accomplit. Le Saint Esprit soufflait décidément où bon lui semblait. Pendant ce temps, le chanoine lecteur préparait les messages destinés aux autres évêques, abbés-mitrés, moines et grands seigneurs du royaume (la Reine incluse dans ceux là). Il y sera évoqué l'avènement du « tres saive et destint Apostoille Leó di commugne nacion a li tres reverain Sainct Augustin ». Sans doute allait-on assister dans les prochaines semaines à des chamailleries sur l’appellation du nouveau Pontife : selon les divers dialectes, celui-ci se nommait Leó, Ljón, Ljóni, Läjon, etc.

Bláland, habité par les Blámenn (singulier : Blámaðr), était, au Thorval, le nom traditionnellement donné à l'Algarbe. Il signifiait plus ou moins « terre des hommes bleus ». Le terme ne désignait toutefois pas du bleu à proprement parler mais une couleur sombre aux nuances vertes et brunes. Ainsi, le blámaðr (littéralement « homme bleu ») décrivait une personne au teint très sombre, du moins davantage que celui des gens du Nord. Le Bláland était leur pays par excellence mais il s'en trouvait également à l'Est, notamment au Serkland correspondant au grand ensemble Proche et Moyen Oriental. L'appellation « Sarrasin » renvoyait quant à elle spécifiquement à un homme musulman.

Dans un pays où l'attachement allait au clan, au village et éventuellement au seigneur, l’élection de Leó XIV ressemblait à toutes les précédentes. Sans conscience raciale, nationale, continentale voir civilisationnelle, Blanc et Dytolien ne voulaient absolument rien dire. Ainsi, que le Saint Père soit Blámaðr, Flave, Magyar, Dytolien, Blanc ou non ne changeait pas grand chose pour les Thorvalois. Le Pape était dans le royaume une figure spirituelle sacrée, vicaire du Christ, d'autant plus respectée et vénérée qu'elle se faisait rare et donc mystérieuse, mystique, grande, unique, insaisissable, fascinante. De nombreuses croyances circulaient sur ses aptitudes surnaturelles, magiques et thaumaturgiques.
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Le Thorval en un clin d’œil.
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Zaldo
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Re: Fenêtre sur le pays

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La vie au milieu des champs (15).
23 janvier 2042,

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Le clan durant la dorveille... ici, deux adultes et six enfants. Une autre vingtaine
de personnes vivaient également au sein de la chaumière.


Byrvill guetta l'extérieur de la chaumière et n'y aperçut qu'effrayantes pénombres. Le ciel bas recouvrait les constellations qu'il se plaisait habituellement a regarder et l'astre nocturne se trouvait, en ce temps, dans son cycle sombre et invisible. Un bruit lointain l'effraya. Était-ce un terrible Valrhrafn ? Ce corbeau qui, s'étant repu de la dépouille d'un chef ou d'un roi mort à la bataille, obtenait de très grands pouvoirs maléfiques ? L'homme frissonna et referma vivement la porte. Il alla se rassoir près du feu à coté de son clan. On se trouvait, plus ou moins, au milieu de la nuit. Chacun allait bientôt se rendormir après avoir discuté durant une bonne partie de la dorveille. Cette dernière était la phase de semi-assoupissement, intercalée entre le sommeil profond et le sommeil léger, durant laquelle les paysans veillaient ensemble, priaient et... s'adonnaient aux relations intimes. Entièrement calqué sur le cycle jour/nuit et lumière/obscurité, le sommeil instinctif et naturel des ruraux leur apportait entre dix et onze heures de repos segmenté par nuit.

A la campagne, sortir la nuit était peu recommandé mais pas interdit par la coutume. Le promeneur devait toutefois porter un flambeau ou une lanterne pour s'éclairer. Il devait également veiller à être connu des gardes et à ne pas être un bandit notoire. Sans quoi, il risquait, au mieux, d'être rudement rabroué, au pire, être sévèrement rosser. Tout ce qui sortait de l'ordinaire était suspect ! La situation en ville était, quant à elle, encore bien plus stricte : après les cloches du couvre-feu, il était strictement interdit aux bourgeois de circuler dans les rues. Quiconque se trouvait dehors à ce moment là devenait par défaut un brigand, poursuivit et abattu par le guet. Enfin, un certain bon sens populaire poussait les gens à rester chez eux après le coucher du soleil afin de ne pas se confronter à l'une des nombreuses créatures magiques rôdant dans l'obscurité.
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Re: Fenêtre sur le pays

Message par Zaldo »

Ausculta ô filia (1).
5 février 2042,

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La Bulle reçue à la cour ce jour là...


L'élection du Pape Leó XIV fut, au château de Meltorfahamarr, connut seulement le 2 février 2042 et se propagea ensuite dans la proche région. Les églises sonnèrent tour à tour à la volée et célébrèrent les messes hautes, chantées, en cet honneur. Une grande joie se répandit en cette terre pieuse et sacrée munit d'une saine crainte de Dieu. Quelques jours plus tard, tandis que la Reine examinait et arbitrait, depuis sa cathèdre, un conflit de succession entre ses vassaux, un messager se présenta, sans crier gare, avec un rouleau pontifical scellé de plomb jaunâtre. Il s'agissait d'une bulle fulminée par Leó XIV ! Si vite ? La salle chuchota et s'agita même un peu. Ce n'était, en effet, pas tout les jours que l'on recevait ce genre de document. A vrai dire, le Thorval n'en vit plus depuis l'an de grâce 1910. Le Chancelier ouvrit la bulle et entama la lecture latine à voix basse : « Ausculta o filia precepta magistri... ». Sérieux et serein, le visage de l'ecclésiastique se décomposa à mesure que sa lecture progressait jusqu'à sombrer littéralement. L'étonnement et la consternation se lisaient sur ses traits. Il ne trouva dès lors pas les mots pour traduire ce qu'il venait de lire et considérait comme proprement satanique. La salle s'impatienta : que disait le Saint Père ? Face à l'agitation grandissante, la Reine intima l'ordre au Chancelier de partager la Bulle avec l'assemblée.

Reprenant son calme, l'homme obéit et annonça d'une voix pleine d'abattement : le nouveau Pontife de Flavie intimait à sa fille, Marie III, de lever le bannissement pesant sur l'usure et les usuriers, autant que les cruels châtiments qui leurs étaient destinés. Le Pape y argumentait que la locution latine et d'Église "Homo mercator nunquam aut vix potest Deo placere" devait se comprendre sous une nouvelle lumière, celle de la tolérance, au même titre que l'épisode des marchands du temple et la lutte contre les tentations de Mammon. Pour conclure, Leó XIV demandait à la Reine de se soumettre au nom de la doctrine des Deux Glaives, plaçant le pouvoir temporel sous la direction du pouvoir spirituel, au risque d'anathème et d'excommunication majeure ferendæ sententiæ.

Les gens de la cour (chevaliers, guerriers, seigneurs, paysans, parents du clan, prêtres, moines, chapelain, scaldes etc) n'en crurent pas leurs oreilles. Les chuchotements reprirent, l'agitation gagna les rangs qui, devant les menaces d'excommunication, monta à ébullition. « Non pooir estee lestrerie di saincte Apostoille venir ! » s'exclama Marie. Le chancelier rétorqua, après examen, que tout paraissait très authentique : latin pontifical, formules traditionnelles jusqu'au sceau de plomb qui était resté intact. Marie secoua la tête, ne voulant pas croire à la chute de l'Église. A la place, elle ordonna de rattraper le messager, de l'interroger, rudement si nécessité, et d'enquêter.

Vraie ou fausse Bulle ? Si contrefaçon, qui pouvait bien en être l'auteur ?
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